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07/09/2021

La question des retraites : de l'audace macronienne à l'atonie syndicale...

 

La crise sanitaire aidant, certains pensaient que la réforme des retraites jadis promise par le candidat de 2017 Emmanuel Macron et en partie remise, voire compromise par la pandémie, ne serait plus d’actualité. Le président lui-même avait évoqué cette impossibilité, en somme, de continuer à réformer sous les bombardements covidiens, et les syndicats, échaudés par leurs échecs à empêcher les premières vagues réformatrices et libérales, s’en rassuraient, semble-t-il bien à tort : alors que nous sommes à huit mois de l’échéance présidentielle, voilà que la question des retraites, telle un monstre du Loch Ness audacieux, resurgit dans le discours politique et gouvernemental, tandis que les journaux de tendance libérale insistent, à l’image du journal Le Figaro dans son édition du vendredi 3 septembre dernier, sur la problématique du temps de travail global des Français : « Pourquoi les Français vont devoir travailler davantage », titre les pages économiques du quotidien conservateur sans beaucoup de délicatesse et avec un entrain nouveau, comme si la sidération syndicale des derniers mois autorisait tous les assauts. Il est vrai que la timidité estivale des organisations syndicales officielles et nationales face aux menaces désormais légalement assumées et assurées contre les droits des salariés rétifs à la vaccination (et il ne s’agit pas ici de prendre parti pour ou contre cet acte médical, ni d’en évoquer les effets et les limites), a pu donner l’impression de leur manque de résilience comme il est non moins vrai que nombre de syndiqués, se sentant alors abandonnés, marquent désormais une défiance profonde à l’égard du syndicalisme du « pays légal ». Une défiance qui pourrait priver les syndicats de leurs troupes habituelles de manifestants ou qui pourrait les réduire à une portion si congrue que le gouvernement se sentirait conforté dans ses intentions, et saurait alors avancer sur ce terrain déserté par les opposants. Avec des « si », l’on mettrait aisément Paris en bouteille, mais il n’est pas interdit de penser que le gouvernement pourrait bien se saisir de l’occasion de la « fatigue syndicale » pour pousser son avantage…

 

D’autant plus que les circonstances paraissent favorables au gouvernement et au président, la crise sanitaire, là encore, ayant changé les donnes de la question économique et sociale en Europe, et que l’Union européenne, fidèle à son idée déjà ancienne mais jamais abandonnée de fixer l’âge légal de départ à la retraite dans tout l’espace unioniste à 67 ans (motivation évoquée et revendiquée depuis 2011), l’a imposée comme condition sine qua non de l’attribution des aides à la relance à d’autres pays comme, par exemple, l’Espagne. Dans son édition du 26 août dernier, le quotidien Les Echos rappelait cette situation particulière et ce chantage de l’UE aux gouvernements des pays européens du Sud (en attendant plus ?) : « Cette réforme est l’une des conditions au déblocage des fonds du plan de relance européen », explique-t-il, en précisant plus loin : « Le nouveau système vise à rapprocher l’âge effectif de départ -64 ans en moyenne actuellement- de l’âge légal qui est fixé à 66 ans et doit être repoussé à 67 ans d’ici à 2027. » Le gouvernement espagnol étant dirigé par une Gauche socialiste à laquelle le soutien de la Gauche radicale (Podemos) ne doit pas manquer pour survivre politiquement, il peut servir de référence à la République française pour signifier aux syndicats et aux Gauches locales que s’opposer aux mesures d’élévation de l’âge légal de départ à la retraite à 67 ans reviendrait à s’isoler un peu plus en Europe, ce qui, évidemment, apparaîtrait comme le comble pour une Gauche radicale qui se veut « internationaliste » : en fait, le piège se referme, et les contradictions de la Gauche radicale, en Europe, sont autant d’éléments de satisfaction pour les partisans de la réforme des retraites en France. De plus, l’exemple de Syriza et de M. Tsipras, choisissant « l’Europe » plutôt que « les Grecs » en l’été 2015, alors même que la Gauche radicale hellène avait su, un temps, créer les conditions d’un rapport de forces qui ne lui était pas forcément défavorable, peut inciter M. Macron à « jouer le coup ». Pour risqué qu’il soit, il n’en serait pas moins payant à moyen terme pour le président sortant qui, ainsi, pourrait paraître tenir ses promesses même à l’orée d’élections incertaines, et couperait l’herbe sous le pied de ses concurrents de la Droite libérale sans, pour autant, provoquer une renaissance française d’une Gauche trop divisée et affaiblie pour s’imposer au printemps 2022. Le simple fait d’en parler ou d’en laisser parler, en cette veille d’automne qui s’annonce plus « sanitaire » que « social », montre la confiance des dirigeants en cette stratégie osée : la relative apathie qui a accueilli ces « rumeurs » de réforme des retraites-bis chez les adversaires du Chef de l’État semble démontrer que ce dernier applique la formule de Danton (1) sans effroi particulier…

 

Reste à savoir si une sorte de « chouannerie sociale », surgie du pays réel des forces vives et des travailleurs indépendants (fondements du mouvement premier des Gilets jaunes), est possible ou non, et pourrait enrayer ce mouvement (qui semble inéluctable) d’un recul annoncé (et permanent ?) de cet âge légal de la retraite pour les salariés. Non pour empêcher qui le veut de travailler aussi longtemps que sa santé le lui permet, mais pour permettre à ceux qui veulent sortir du monde du travail (ce qui ne signifie pas, d’ailleurs, ne plus travailler…) à un âge raisonnable au regard de l’espérance de vie sans incapacité (ou « en bonne santé », sans affection grave) qui, en France, n’atteint même pas les 63 ans, bien loin des 67 ans « légaux » que l’Union européenne voudrait imposer à tous et, de toute façon, inférieure à l’âge légal de départ à la retraite voulu par M. Macron (64 ans, mais 65 ans pour les candidats libéraux républicains) et hautement désiré par le patronat français.

 

 

 

(à suivre)

 

 

 

 

 

 

Notes : (1) : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! ». Il faudrait replacer cette célèbre formule de Danton dans son contexte historique (celui des terribles journées de septembre 1792 et des massacres dans les prisons parisiennes, versaillaises ou lyonnaises que Danton va laisser faire ou, pour certains historiens, suscitera) pour en saisir toute la dimension stratégique, le but étant de terrifier l’adversaire pour mieux le bousculer et le vaincre. Ce qui a marché, terriblement, du temps des débuts sanglants d’une République pas encore établie, peut-il encore fonctionner aujourd’hui ? Si les parlementaires macroniens paraissent plus timorés que leur inspirateur, il n’est pas douteux que le président lui-même et ses proches disciples n’ont pas de ces timidités politiques… Et quelques sondages favorables à la réforme (ou pas trop hostiles…) pourraient bien entraîner les réticents à suivre l’élan donné d’en haut ! Le « Qui m’aime me suive » du président Macron pourrait connaître le même sort bénéfique pour lui que pour son prédécesseur Philippe VI de Valois…  

 

 

 

 

15/04/2021

Amazon et le syndicat. Partie 2 : Nécessité et limites des syndicats d'aujourd'hui : le cas français.

 

Les Etats-Unis n’ont pas exactement la même législation sociale que la France même si le taux de syndicalisation dans l’un et l’autre de ces pays est très faible, beaucoup plus que la visibilité syndicale ne peut le laisser supposer. Faut-il s’en réjouir ? Je ne le pense pas : dans une société de plus en plus individualiste et dominée par le règne de l’argent, il importe d’avoir des garde-fous les plus efficaces possibles, non pour gêner l’activité industrielle mais l’immoralité capitalistique et la démesure financière ou actionnariale. En somme, défendre les intérêts des salariés sans pour autant oublier le contexte économique… Dans le cas de l’entrepôt d’Amazon, les conditions économiques étaient favorables à l’implantation d’un syndicat, au regard des énormes profits réalisés par l’entreprise renforcée par plus d’un an de crise sanitaire, de confinements multiples et de basculement numérique et vers les achats électroniques plutôt que « physiques ». En effet, si l’on en croit The Wall Street Journal (traduction française dans L’Opinion du mardi 13 avril 2021), « Amazon (…) vient de connaître, dans le contexte porteur de la pandémie, une année de croissance et de succès spectaculaires. En 2020, son chiffre d’affaires a progressé de 38 % pour atteindre 386 milliards de dollars et ses bénéfices ont presque doublé », ce qui prouve une bonne santé insolente dont il ne serait pas scandaleux que les salariés, petites mains de ce système de distribution géant et mondialisé, touchent aussi les dividendes, au moins par une amélioration de leurs conditions de travail…

 

Mais Jeff Bezos, grand progressiste devant l’éternel, ne veut pas de syndicats qui pourraient le rappeler, de l’intérieur, à ses devoirs sociaux et il a tout fait pour empêcher un vote positif en faveur de la création d’un syndicat, avec un succès notable mais qui, pour autant, pourrait ne pas être définitif : puisque la firme Amazon ne veut pas être « embêtée » par un syndicat, c’est le Congrès qui pourrait décider une forme de démantèlement de la multinationale au nom de la lutte contre les monopoles. Mais cela ne résoudrait pas vraiment (ou pas directement) la question sociale dans l’entreprise, et c’est de cela dont il s’agit. Car les différentes alertes sur les pitoyables conditions de travail (malgré des salaires alléchants, mais la dignité du travail et des travailleurs doit-elle être négligée parce que ceux-ci seraient considérés comme « bien payés » ?) montrent, a contrario, la nécessité d’une protection syndicale pour les salariés, et la possibilité pour eux de pouvoir se regrouper pour pouvoir porter une « parole ouvrière » capable de peser dans les échanges entre salariés, cadres et direction, sans négliger le nécessaire dialogue avec le siège central de la firme, en particulier quand les emplois et les conditions générales de travail et de partage des bénéfices peuvent être en jeu.

 

Ce qui est vrai dans les finalités de l’action syndicale aux Etats-Unis ne l’est pas moins en France. C’est en s’inspirant du modèle anglo-saxon que les révolutionnaires bourgeois de 1791 avaient aboli les corporations et, en plus de cela, interdit toute possibilité d’association et de grève aux ouvriers pour les livrer à la « liberté du travail » chère à Benjamin Franklin et à ses épigones hexagonaux : le résultat social fut catastrophique, au point que les historiens datèrent de ces lois libérales de 1791 la naissance du prolétariat français, rompant avec un modèle social ancien qui, malgré ses archaïsmes et ses blocages, évitait au moins une exploitation trop brutale et sans contrepartie de ceux qui n’avaient que leurs bras à louer. Même le maoïste Alain Badiou avait, il y a quelques années, repéré ce moment ultralibéral de la Révolution française… Dans son ouvrage sur celle-ci, l’historien maurrassien Pierre Gaxotte en venait à dire, logiquement, que « tout le syndicalisme contemporain est une insurrection contre la loi Le Chapelier », celle-là même qui, votée en 1791 après la loi d’Allarde, interdisait légalement toute possibilité de réaction ou de résistance ouvrière et donnait tout droit et tout pouvoir à l’Etat pour écraser, y compris par la plus extrême violence, les « séditions » des classes considérées bientôt par la bourgeoisie du XIXe siècle comme « dangereuses »…

 

Heureusement, nous n’en sommes plus là, et le syndicalisme a une place reconnue aujourd’hui dans le Droit français et dans le paysage social de nos entreprises, et cela même si le taux de syndicalisation en France est inférieur à 8 % des salariés, pourcentage dérisoire et pas forcément rassurant dans le cadre d’une mondialisation de plus en plus brutale et sans frein véritable. Bien sûr, les syndicats n’ont pas bonne réputation aujourd’hui, et cela pour quelques raisons simples : 1. leur incapacité depuis quatre décennies à empêcher la désindustrialisation et les délocalisations, malgré manifestations, grèves et, parfois, émeutes ; 2. leur politisation (mais est-ce vrai pour toutes les centrales syndicales ?), et trop souvent d’un seul côté de l’échiquier politique sans, pour autant, parvenir à s’imposer aux gouvernements de gauche comme l’ont montré les épisodes de 1983 (« le tournant de la rigueur ») mais surtout de 1984 quand François Mitterrand décide de sacrifier les grandes populations ouvrières du Nord et de l’Est sur l’autel de la construction européenne et du « pragmatisme », et, au-delà, les autres quinquennats de renoncement industriel (Jospin, 1997-2002 ; Hollande, 2012-2017) qui ont véritablement « désarmé » l’économie française ; 3. leur « fonctionnarisation » au double sens du terme, en privilégiant le public des fonctionnaires (pourtant mieux protégés que les ouvriers du secteur industriel, ils constituent désormais les gros bataillons syndicaux, en particulier dans la Fonction publique et dans les Transports), et en adoptant un mode de fonctionnement de moins en moins relié au « pays réel » des secteurs qu’ils sont censés représenter ou défendre : le cas de l’Education nationale est, à cet égard, particulièrement significatif, voire caricatural, d’une « caste syndicale » (FSU, SNES) monopolisant la parole des enseignants sans, pour autant, les représenter dans leur diversité et leurs doléances… Bien sûr, il y a de notables exceptions, de la CFTC au SNALC par exemple, qui rompent avec le « Yalta idéologique » évoqué (sans doute à raison plus qu’à tort) depuis les années 1950, mais sans pouvoir peser suffisamment pour apparaître comme efficaces ou redoutables aux yeux des pouvoirs publics comme des salariés eux-mêmes… ; 4. leurs méthodes d’action, de moins en moins efficaces tout en étant gênantes, non pour le Pouvoir, mais pour les usagers eux-mêmes comme dans le cas des grèves de train ou de métro, ou celles dans l’enseignement, ce qui accroît l’agacement à leur encontre et dessert les causes que ces syndicats étaient censés défendre… ; 5. leur opposition aux « insurrections » venues des catégories du travail indépendant (artisans, petits commerçants, métiers « libres » ou enracinés, etc.), de la révolte poujadiste des années 1950 aux Gilets jaunes de 2018, en passant par des soulèvements plus « corporatistes » ou celui des Bonnets rouges en 2013…

 

Se contenter de ce constat qui paraît d’échec ne peut satisfaire ceux qui souhaitent que l’économique ne soit pas distancié du social. Car les syndicats sont nécessaires et leur situation d’aujourd’hui ne doit pas occulter leurs qualités et leurs fonctions premières qui sont de préserver les intérêts des salariés, qualités et fonctions parfois bien oubliées par ceux-là mêmes qui devraient les cultiver, encore et toujours. L’utilité qu’ils ont pu avoir en d’autres temps et qu’ils ont encore en de multiples occasions avec quelques succès trop souvent peu valorisés par des médias qui se repaissent plus du malheur que des bonheurs possibles, doit être rappelée, mais elle doit aussi être actualisée et repensée : car, répétons-le, le syndicalisme est un garde-fou nécessaire dans un monde contemporain qui ne prône l’individualisme (donc « l’anti-association ») que pour imposer sans conteste les grandes féodalités mondialisées de la Finance et de l’Economique qui n’aiment guère que l’on résiste à leur ordre terrible qui, aux yeux des royalistes sociaux, n’est rien d’autre qu’un « désordre établi » et cruellement injuste.

 

Mais alors, quel syndicalisme ou quelle stratégie syndicale face aux enjeux et aux défis contemporains ?

 

(à suivre.)

 

12/04/2021

Amazon et le syndicat. Partie 1 : Quand la multinationale s'appuie sur les classes sacrificielles.

 

Après une campagne acharnée de la part du syndicat Retail des salariés de la Distribution d’un côté et de la direction de la multinationale Amazon de l’autre, les 5.800 salariés de l’entrepôt géant de l’un des A de GAFAM ont majoritairement voté contre la création d’un syndicat à Bessemer, dans l’Alabama. Selon Le Figaro, dans un article publié samedi dernier, « Près de 1798 employés se sont exprimés contre (…). Et seulement 738 en sa faveur », avec un taux de participation d’environ 55 %, soit 3200 suffrages exprimés. C’est, en fait, une grande victoire pour les GAFAM et pas seulement pour la firme de Jeff Bezos qui avait, en personne, livré le combat pour empêcher cette création avec des moyens qui peuvent paraître bien disproportionnés pour un enjeu qui aurait pu n’être que local :  mais la crainte bien réelle du patron multimilliardaire et véritable caricature de Picsou était que, si la création d’un syndicat avait été validée par le vote, ce mouvement de syndicalisation aurait pu s’étendre aux autres sites du groupe de distribution. De plus, dans cette affaire, et comme le souligne aussi l’article déjà cité : « La gêne était également manifeste chez les autres Gafa, qui se présentent comme étant les champions du « cool » mais ne veulent pas voir émerger de syndicats. Chez Google, le sujet est délicat depuis qu’en janvier un embryon de syndicat a vu le jour ». Aux États-Unis, l’affaire était devenue politique quand le sénateur socialiste Bernie Sanders avait pris fait et cause pour les partisans du syndicat, et que le président lui-même, Joe Biden, avait expliqué, par un message publié sur Twitter le 28 février dernier, que « ce n’est pas à un employeur de décider (si un de ses employés a le droit ou non d’adhérer à un syndicat) » et que « tout travailleur devrait avoir le choix, clair et équitable, de rejoindre un syndicat. Point à la ligne ».

 

Là, le débat a été, provisoirement, tranché et le vote massif contre la création d’un syndicat montre les limites d’une « démocratie ouvrière » qui, en définitive, piège les partisans des droits sociaux, suspendus à un accord qui ne vient pas toujours des premiers intéressés. Si l’on est démocrate, l’on ne peut que s’incliner devant le résultat du vote ; si l’on est plus nuancé sur la démocratie comme mode de fonctionnement systémique, on peut se poser quelques questions sur son contexte et ses motivations, et poser différemment la question sociale et l’institution syndicale. Je me place dans la deuxième catégorie sans, pour autant, méconnaître l’intérêt de formes de démocratie locale et socio-professionnelle, voire politique sur certains degrés de l’échelle décisionnaire de la Res Publica

 

Dans le cas de ce vote qui, rappelons-le, ne concerne pas directement la France (les entrepôts hexagonaux pouvant accueillir des syndicats en leur sein depuis quelques années, même si ce droit n’est pas exercé partout), il y a quelques remarques à faire et des leçons à tirer. D’abord, la question sociale n’est pas éteinte dans le monde, et la mondialisation, si elle a bien essayé de la contourner ou de la dissuader, l’a plutôt réactivé, au dépens des classes ouvrières et paysannes, ce que l’on nomme désormais les classes productives : c’est souvent le « moins-disant » social qui l’emporte sur les considérations charitables ou véritablement sociales quand, dans le même temps, les grandes multinationales et la « fortune anonyme et vagabonde » apparaissent, non comme les seules, mais comme les principales gagnantes de la situation, une victoire encore confortée par la crise sanitaire et le « grand basculement numérique ». « Il y a une guerre des classes, c’est un fait. Mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est train de la gagner. », affirmait au début des années 2010 avec quelques raisons Warren Buffett, un temps l’homme le plus riche du monde, depuis lors largement dépassé par les entrepreneurs de l’économie numérique. Et les GAFAM poursuivent cette guerre destructrice des équilibres sociaux et de la simple justice sociale sans laquelle il n’y a pas de société juste et solide qui vaille : l’affaire de Bessemer, la ville de l’Alabama qui a été le lieu du débat « pro » ou « anti-syndicat », semble nous le rappeler de façon bien cruelle…

 

Mais, pourquoi les employés d’Amazon n’ont-ils pas voulu d’un syndicat pour les protéger des abus d’exploitation de la firme multimilliardaire, abus pourtant bien connus et désormais reconnus, entre pression permanente sur les salariés et conditions dégradantes de travail (au dépens parfois de l’hygiène intime des employés et de leur santé, en définitive) ? Il y a sans doute la peur de voir l’entrepôt « délocalisé » et leurs emplois supprimés sans sursis, menace à peine voilée émise par la direction de la multinationale. Mais il y a un autre élément, plus compliqué à cerner et à définir, qui peut être avancé et qui explique aussi le nombre fort réduit de révoltes (voire de grèves) dans des usines de pays du Sud (ce que ne sont pas exactement les États-Unis) et dans celles des pays du Nord, « anciennement industrialisés » et les plus précocement acquis à la société de consommation : c’est le sentiment des classes laborieuses contemporaines de « se sacrifier pour améliorer le lendemain ». Ce sentiment a été très fort dans les pays occidentaux au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle : il n’est pas impossible de parler de « classes sacrificielles » à propos des populations ouvrières qui, malgré la dureté des conditions de travail comme de vie, ne se révoltaient pas, acceptant leur sort comme le moyen pour leurs descendants de « vivre mieux ». Elles avaient intériorisé que leur sort pourtant misérable était un « marchepied » pour les générations suivantes, et cela a été encore plus « désiré » avec la naissance et l’imposition d’une société de consommation à laquelle tous semblaient aspirer plutôt qu’à faire une hypothétique révolution qui, en fait, ruinerait leurs prétentions et rendrait leur sacrifice vain, autant pour eux que pour ceux à venir. Après les classes laborieuses du Nord, ce fut au tour de celles du Sud d’adopter le même comportement, d’autant plus que les deux siècles passés semblaient avoir donné raison à cette stratégie sociale d’intégration à la société de consommation, « paradis terrestre de la marchandise et du désir individuel assouvi ».

 

En fait, dans le cas des salariés états-uniens de la firme Amazon, le sentiment est peut-être renforcé par le fait que les populations qui travaillent dans ses entrepôts sont issus des « minorités » (le terme étant de plus en plus ambigu au fil du temps, et mieux vaudrait parler de communautés sans leur adjoindre le qualificatif de minoritaires qui, en soi, sépare plus qu’il n’agrège à la nation civique), celles-ci étant toujours en périphérie de la société de consommation tout en ayant intégré toutes ses tentations, son idéologie franklino-fordiste comme sa doctrine de « l’avoir individualiste », marquée par la toute-puissance de l’Argent comme vecteur et finalité. Ainsi, quand les classes moyennes appréhendent le déclin, les classes sacrificielles (peu formées et donc très malléables et corvéables) espèrent au contraire atteindre ce que les précédentes ont peur de perdre… La révolte ne vient pas de ceux qui « espèrent avoir » mais de ceux qui craignent de « perdre l’avoir » ! Cela explique en partie la réticence des salariés de l’entrepôt Amazon de l’Alabama à accepter un syndicat qui pourrait, par sa seule présence (celle-là même qui fournit un alibi à la direction pour délocaliser…), mettre en péril leur ascension sociale espérée.

 

Et pourtant, la syndicalisation peut aussi avoir des conséquences plus heureuses que les catastrophes économiques et sociales évoquées par la direction d’Amazon…

 

 

(à suivre.)