04.09.2009
La curiosité.
J’ai fait la connaissance de la plupart de mes classes de l’année en ces deux derniers jours : c’est parti pour presque dix mois de cours, de questions, de discussions, de corrections, etc. Chaque année nouvelle me force à revoir mes cours, à les modifier ou à les aborder de façon différente, à les actualiser pour ne pas être dépassé ou contredit par les réalités : d’où l’importance que j’accorde à la lecture, à l’écoute et à la recherche, mais aussi le conseil donné aux élèves de cultiver ce qui doit être une qualité ordonnée, c’est-à-dire la curiosité, condition aussi de l’apprentissage des connaissances, de la formation des intelligences et de la liberté d’esprit, liberté à laquelle j’attache une grande importance.
Mais la curiosité que je vante aux élèves ne doit pas être confondue avec le voyeurisme de la « société du spectacle » dénoncée par Debord et Baudrillard, ou avec le conformisme médiatique, prompt à s’enflammer, à dénoncer ou à exalter selon les cas ! La curiosité est d’abord l’art de ne pas se contenter de ce qui est communément dit ou accepté : c’est le refus des évidences obligatoires mises en avant par les grandes institutions de communication ou d’enseignement, par ce que l’on pourrait appeler aussi l’idéologie dominante, issue de la « Matrice » historique des Lumières et de la Révolution française, mais aussi de cette fameuse formule de Benjamin Franklin, « Time is money », dont on sous-estime à tort l’importance et la profondeur « révolutionnaire » (au sens d’un véritable renversement de valeurs).
La curiosité est parfois un chemin difficile à tracer quand on se rend compte que certains faits ou certaines idées que l’on croyait avérés ou acceptés par tous se retrouvent défaits par l’enquête et la découverte d’éléments nouveaux, de vérités cachées ou simplement négligées, parfois par une simple paresse d’esprit. Les exemples sont nombreux, tant sur le plan historique que géopolitique…
La curiosité est le meilleur moyen de ne pas être abusé : elle est un bon remède contre les mensonges et sans doute contre diverses manipulations. Bien sûr, elle ne suffit pas et elle ne doit pas s’abstenir de la réflexion, au risque d’être stérile. Mais elle est la première démarche vers la liberté de pensée, vers cette liberté de l’esprit qui ne se trouve pas toujours dans les manuels d’Histoire de nos lycées, ces manuels que Marcel Pagnol, lui-même fils d’instituteur, dénonçait comme « les livrets de propagande au service des gouvernements »…
La curiosité, aussi, pour sortir de la Matrice…
19:23 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : curiosité, liberté, marcel pagnol, rentrée, histoire.
14.07.2008
Le 14 juillet : les paradoxes d'une célébration.
La Fête de la Fédération a fait le monde moderne. En mettant en contact sympathique des populations jusqu’alors étrangères les unes aux autres, de races, d’origines différentes, distinctes par les mœurs, par le langage, par les lois ; en les groupant dans une grande manifestation pacifique, en leur apprenant en un mot à se connaître et à s’aimer, la Fête de la Fédération a fondé, sur des bases indestructibles, l’unité de la patrie ».
Quelques décennies après, l’historien monarchiste Pierre Gaxotte (1895-1982) répliquait, à sa façon, à ce discours par un texte ironique, publié dans l’été 1939, quelques jours avant le début de la Seconde guerre mondiale : « Le 14 juillet est devenu la fête de l’unité française. Devenu, ou plutôt redevenu. Historiquement et légalement en effet, notre 14 juillet ne commémore pas la délivrance des faux-monnayeurs et des satyres qui étaient emprisonnés à la Bastille, mais bien la fête de la Fédération qui eut lieu, en 1790, au Champ-de-Mars.
(…) Quoique agrégé d’Histoire, M. Daladier avait, par prudence, recouru à la science de M. le Directeur des Archives nationales (…). Je ne m’explique pas comment, à eux deux, ils ont pu commettre, dans leur reconstitution, deux énormes oublis.
1° La fête de la Fédération consista d’abord en une messe solennelle chantée par un évêque. Cette année, pas de messe. 2° Pour la présider, il y avait un roi, circonstance importante et nécessaire. Un roi, monsieur le président, un vrai roi à fleurs de lys, avec sa femme, son fils, sa fille et sa sœur. Puisque vous vouliez que votre fête révolutionnaire et commémorative de l’unité française fût exacte, il fallait y mettre le roi. Il fallait rétablir la monarchie. Sinon, ce n’est plus de l’histoire, c’est du roman ». Il est vrai que les deux « 14 juillet » se sont déroulés quelques années avant la République, en un temps où cette idée même apparaissait incongrue en France, et que, au grand dam de nos républicains, les deux se sont faits aux cris de… « vive le roi », y compris pour mieux, dans celui de 1789, violer la loi…
Car, malgré les accents lyriques du député Achard, le 14 juillet 1789 ne fut pas vraiment glorieux et il n’y a pas de quoi s’en vanter. Il est d’ailleurs amusant de constater que nos officiels de la République célèbrent une émeute dont ils se seraient effrayés à l’automne 2005… Comment, ainsi, dénoncer les désordres des banlieues quand on glorifie un épisode d’une violence aveugle et, à l’origine, si peu politique ? Je viens d’acquérir un livre fort intéressant intitulé « Les secrets de la Bastille tirés de ses archives » et écrit par l’historien Frantz Funck-Brentano dans les années 30, et qui remet un peu les choses au point : après le pillage des dépôts d’armes des Invalides (28.000 fusils et 24 canons), l’émeute se déplaça vers la Bastille pour y aller chercher la poudre qui s’y trouvait, et pas vraiment pour aller libérer les prisonniers qui y étaient enfermés (au nombre de … 7… : connaissez-vous beaucoup de prison aujourd’hui qui n’accueille que ce petit nombre de personnes ?). Funck-Brentano écrit : « Il faut bien distinguer les deux éléments dont se composa la foule qui se porta sur la Bastille. D’une part une horde de gens sans aveu, ceux que les documents contemporains ne cessent d’appeler « les brigands » et, d’autre part, les citoyens honnêtes – ils formaient certainement la minorité – qui désiraient des armes pour la constitution de la garde bourgeoise. La seule cause qui poussa cette bande sur la Bastille fut le désir de se procurer des armes. (…) Il n’était pas question de liberté, ni de tyrannie, de délivrer des prisonniers, ni de protester contre l’autorité royale. La prise de la Bastille se fit aux cris de : Vive le Roi ! tout comme, depuis plusieurs mois en province, se faisaient les pillages de grains ».
Je passe sur les différents épisodes de la journée relatés dans cet excellent petit bouquin. Mais il n’est pas inintéressant d’évoquer un élément souvent oublié dans les manuels d’Histoire (trop anecdotique, sans doute) qui montre un « autre » aspect de ce 14 juillet 1789 : « Une jolie jeune fille, Mademoiselle de Monsigny, fille du capitaine de la compagnie d’invalides de la Bastille, avait été rencontrée dans la cour des casernes. Quelques forcenés s’imaginèrent que c’était Mademoiselle de Launey (M. de Launey, ou Launay, était le gouverneur de la Bastille). Ils la traînèrent sur le bord des fossés, et, par gestes, firent comprendre à la garnison qu’ils allaient la brûler vive si la place ne se rendait. Ils avaient renversé la malheureuse enfant, évanouie, sur une paillasse, à laquelle, déjà, ils avaient mis le feu. M. de Monsigny voit le spectacle du haut des tours, il veut se précipiter vers son enfant et est tué par deux coups de feu. (…) Un soldat, Aubin Bonnemère, s’interposa avec courage et parvint à sauver la malheureuse enfant ».
La Bastille se rendit sans vraiment combattre et le gouverneur, malgré les promesses, fut massacré et sa tête fichée au bout d’une pique : c’était la première à tomber, la première d’une liste fort longue…
Ce livre donne d’autres indications intéressantes et qui rompent avec « l’histoire sainte » de la prise de la Bastille : en particulier les textes relatant l’événement dus à Saint-Just et à Marat, révolutionnaires insoupçonnables de tendresse pour l’Ancien Régime et qui offrent quelques surprises à leur lecture… Quant à la liste définitive des « vainqueurs de la Bastille », elle comptera près de 900 noms (863 selon Funck-Brentano), ce qui est fort loin des foules ou du « peuple de Paris » évoqués par les manuels d’Histoire (ou d’histoires ?)…
Le dramaturge Victorien Sardou, dans sa pièce « Rabagas », écrit ceci, qui résume bien l’affaire : « Mais alors à quoi distingue-t-on une émeute d’une révolution ? L’émeute, c’est quand le populaire est vaincu…, tous des canailles. La révolution, c’est quand il est le plus fort : tous des héros ! » : une leçon à méditer, pour l’historien comme pour le politique…
18:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : 14 juillet, révolution, gaxotte, république, royauté, histoire.
13.03.2008
La mort du dernier poilu de 14-18.
En fait, il reste beaucoup plus que cela, et je ne suis pas sûr que toutes les traces de cette guerre qui ouvre le siècle des totalitarismes et des horreurs, des progrès techniques de la mort rapide et de masse, de la brutalisation des rapports diplomatiques et politiques, …, soient complètement effacées : la guerre de 1914, dont on connaît les débuts mais dont on ne connaît pas vraiment la véritable fin (8 mai 1945 ? 9 novembre 1989 ?), a bouleversé le monde et ses équilibres, a « tué » un certain mode de sociabilité, déjà bien ébranlé par l’industrialisation du monde, et a ouvert la voie à « l’américanosphérisation » du continent européen.
Jacques Bainville avait bien pressenti cela et il suffit pour s’en convaincre de relire son journal privé des premières années de la guerre (intitulé à sa publication posthume « La Guerre démocratique ») et ses écrits, parfois désabusés et souvent inquiets mais toujours clairvoyants, de son après-guerre… La guerre de 1914 a ouvert de multiples boîtes de Pandore et le principe des nationalités, et celui de la « guerre du Droit », ont tendance à nier les règles classiques de la diplomatie et de la politique au profit d’une « morale » (symbolisée par les fameux « quatorze points de Wilson »…) en définitive grosse des futures guerres qui surgiront dès la génération suivante…
C’est aussi cette guerre qui ruine les sociétés d’Europe et les rend bientôt dépendantes de ceux qui en sont partis, s’en sont déracinés pour créer une société idyllique « sans le passif de l’Histoire », une société où « tout est possible » et dans laquelle cette simple formule autorise tous les moyens pour la vérifier, y compris les moins honorables…
Nous sommes les héritiers de cette Histoire, héritiers lointains et insouciants de ce bouleversement : après tout, on ne revient pas en arrière et il nous faut aller de l’avant ; mais cela ne nous empêche pas de connaître les raisons de ce qui est désormais, et de chercher à fonder (à refonder ?) un nouvel équilibre sans refaire les erreurs qui « nous ont tant coûté »… Bien sûr, la guerre est finie, et c’est tant mieux ; désormais, les ennemis d’hier sont devenus amis, et Strasbourg, d’enjeu, est devenu un « pont entre la France et l’Allemagne ». Cela en finit-il, pour autant, avec les dangers et avec les guerres ? Rien n’est moins sûr, et le souvenir des horreurs, pourtant bien présent dans les années 20-30, n’a rien empêché entre 1939 et 1945…
Le dire, le rappeler n’est pas faire preuve d’autre chose que de cette prudence qui doit présider aux exercices de la responsabilité politique et humaine que nous devons aussi à nos contemporains et aux générations qui viennent, qui viendront. Pour éviter de revivre, en farce tragique ou pire encore (même si, Dieu merci, le pire n’est pas toujours certain !), les « ballets noirs » de l’Histoire, mieux vaut s’armer, politiquement comme militairement, en espérant que la dissuasion sera assez forte pour écarter les tentations bellicistes ou terroristes de ceux pour qui notre pays reste une « terre à conquérir », ou « à convertir »…
Pour que Lazare Ponticelli repose en paix, sur une terre de France (cette terre qu’il a tant aimée et pour laquelle il s’est, avec amour et sans haine, si bien battu) définitivement (ou le plus longtemps possible) « paisible »…
00:48 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ponticelli, guerre, 1914, bainville, histoire.
06.01.2008
Pas de sens obligatoire de l'Histoire.
Plusieurs remarques s’imposent :
1° : La « logique historique inéluctable » de la construction européenne n’est pas autre chose qu’une forme de messianisme géopolitique qui s’appuie sur une idée jadis récupérée par les marxistes et les régimes qui se réclamaient de Lénine, c’est-à-dire « le sens de l’histoire » qui devrait forcément mener à un nouvel Eden pour l’humanité, en l’occurrence un monde sans Etats ni classes, globalisé et libéralisé, dont l’UE serait une étape obligatoire… Or, l’Histoire nous enseigne plus d’humilité et son étude doit nous rappeler qu’elle est pleine de surprises et de retournements : si elle peut être prévisible, elle n’en reste pas moins le règne de l’inattendu : elle n’est jamais écrite une fois pour toutes ! Ne reproduisons pas l’erreur occidentale de la « fin de l’Histoire » qui a illusionné les années 90 avant les réveils tragiques des guerres en Yougoslavie et du 11 septembre 2001… Se limiter à un seul « avenir possible » c’est se condamner à ne pas se préparer à l’avenir concret et à se laisser aller au fil de l’Histoire comme le chien crevé au fil de l’eau comme s’il s’agissait d’un long fleuve toujours tranquille. D’autre part, c’est faire peu de cas du Politique et de son sens profond, de son autonomie indispensable qui doit lui permettre de ne pas être qu’un appendice de l’Economie. C’est négliger les hommes, les peuples, les nations, les mémoires, les idées…
J’ai à maintes reprises évoqué d’autres « avenirs possibles », parfois plus prévisibles qu’on le dit généralement… D’où mon rappel fréquent de cette formule gaullienne : « les alliances sont saisonnières ». Ce qui n’empêche pas, bien sûr, de souligner les « lignes de force » de la géopolitique mais qui, justement, semblent négligées par les européistes, au risque de subir les revanches d’une Histoire parfois rancunière et colérique… Doit-on rappeler que ce qui était « impossible » aux yeux des européistes des années 20, des Aristide Briand et autres Jean Monnet, a balayé de la façon la plus terrible les rêves de la SDN et des « Etats-Unis d’Europe » (formule d’ailleurs reprise par les collaborationnistes parisiens des années 40, persuadés que « l’Europe » se faisait, illusion soutenue par la propagande de la « Grande Europe » hitlérienne…) ? Il ne faut jamais souhaiter le pire mais savoir qu’il reste toujours possible et s’en prémunir le plus qu’il est possible sans s’empêcher de vivre et, justement, pour vivre encore demain : l’espérance est une belle fleur qu’il faut soigner et protéger pour qu’elle donne sa plus belle floraison…
(à suivre)
13:17 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Union européenne, avenir, histoire.



