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07/08/2022

La puissance chinoise contemporaine. Partie 1 : Quand le libéralisme occidental nourrit le communisme chinois.

 

La République populaire de Chine existe en tant qu’État constitué depuis la victoire de Mao Tsé Toung sur les troupes « nationalistes » de Tchang Kaï Chek en 1949. La France l’a reconnue diplomatiquement en janvier 1964, par la bouche du général de Gaulle, à la grande colère des Etats-Unis : « Du fait que depuis quinze ans, la Chine presque toute entière est rassemblée sous un gouvernement qui lui applique sa loi et, qu’au dehors, elle se manifeste comme une puissance souveraine et indépendante, (…) le poids de l’évidence et de celui de la raison grandissant jour après jour, la République française a jugé, pour sa part, le moment venu de placer ses rapports avec la République populaire de Chine sur un plan normal, autrement dit diplomatique. » Dans cette reconnaissance, la morale et l’idéologie n’ont pas cours : de Gaulle ne se faisait aucune illusion sur la réalité totalitaire du communisme chinois, et il n’était pas communiste lui-même, seuls comptaient pour lui l’équilibre international d’une part, et l’indépendance française d’autre part, en dehors de toute autre considération. Reconnaître une réalité géopolitique n’est pas accepter l’idéologie du pays ainsi reconnu, et cela n’empêche aucunement aujourd’hui de s’émouvoir des souffrances des opposants et des autres habitants de la Chine, et de s’inquiéter de la volonté de mainmise de celle-ci sur Taïwan, là où s’étaient réfugiées les troupes de la Chine nationaliste après leur défaite continentale de 1949 : nous savons quel sort attend les populations taïwanaises après une éventuelle annexion pure et simple de cette terre (jadis nommée Formose) par la Chine dite populaire.

 

Oui, la puissance chinoise inquiète, et elle inquiète à juste titre : le totalitarisme communiste « brutal » du temps de Mao a laissé la place à un globalitarisme non moins assumé et tout aussi « intrusif », mais très attractif (car lucratif) pour les féodalités financières et économiques du monde occidental… Le vrai stratège révolutionnaire et éminemment marxiste (à la sauce locale chinoise…) n’est pas Mao, en fait, mais bien plutôt Deng Xiao Ping qui a sans doute beaucoup mieux appliqué l’esprit de la formule de Lénine, « Nous leur vendrons même la corde pour les pendre » (1), que son prédécesseur qui, lui, avait une conception plus « immédiate » de l’application de l’idéologie : Deng considérait que pour faire triompher le communisme, il fallait d’abord « faire de la force » et se rendre indispensable, voire incontournable sur la scène économique mondiale, et rendre, ainsi, les autres puissances dépendantes de la Chine pour pouvoir imposer « son » ordre sans avoir à tirer un seul coup de feu… La cupidité du capitalisme occidental, que connaissait bien Deng comme Lénine avant lui, a fait ainsi du nain économique chinois de 1979 le véritable géant de 2022 auquel il est désormais difficile de résister sans conséquences terribles pour les économies et les sociétés occidentales…

 

Durant cette période de « naissance » de la Chine contemporaine, l’illusion des économistes libéraux (2) mais aussi de nombre de démocrates de toutes les obédiences possibles, fut de croire que l’ouverture économique entraînerait forcément l’ouverture politique, une croyance que certains évoqueraient aujourd’hui comme un réflexe idéologique « colonial » qui négligeait les particularités proprement chinoises du pouvoir communiste de Pékin. Or, si l’économie chinoise devint l’une des principales du monde (la Chine devenant l’atelier du monde, comme l’Angleterre l’avait été au XIXe siècle), ce n’est pas la démocratie libérale qui sortit renforcée de cette forte croissance, mais bien le pouvoir politique du Parti Communiste, toujours au pouvoir aujourd’hui et cela sans sursis… Il y eut bien une tentative de « démocratisation à l’occidentale » lors de la première moitié de 1989 (le « printemps de Pékin »), mais elle finit sous les tirs et les chenilles des chars de l’Armée Populaire, sans que l’Occident ne bouge autrement que par quelques manifestations d’indignation vertueuse sans lendemain et une limitation du commerce des armes… Les entreprises occidentales continuèrent à délocaliser leurs usines européennes ou américaines vers la Chine sans coup férir, et la Chine devint l’Eldorado industriel pour un Occident soucieux de ne pas déchoir de son statut de société de consommation… Les pays les plus libéraux, des États-Unis aux pays de l’Union européenne, firent de l’économie chinoise un « miracle » : pour eux et en pensant à eux d’abord (ou à leurs classes dirigeantes, diraient certains esprits caustiques…), parce que les prix de production étaient bien plus bas que sur les territoires occidentaux qu’ils condamnaient eux-mêmes à la désindustrialisation (l’ouvrier français était devenu « trop cher », expliquaient doctement les économistes de la mondialisation heureuse pour justifier l’abandon des usines en France), et que cela assuraient des prix bas à la consommation pour leurs populations désormais dépendantes d’un consommatorisme constitutif de l’identité occidentale elle-même ; pour la Chine, qui sortit de la situation de précarité et d’impuissance, et devint, en moins d’une génération, la première puissance commerciale (depuis 2013) et la deuxième puissance économique mondiale, passant de l’imitation et du bas de gamme pour ses entreprises locales à l’invention et à l’indispensable technologique dans le même temps.

 

Je me souviens encore des avertissements du maurrassien Pierre Debray dans les colonnes de Je Suis Français (années 1980) et dans celles de L’Action Française (1994) sur la montée en puissance de la Chine et sur les illusions occidentales à son égard : mais, c’était peine perdue alors ! Malgré l’écrasement du printemps de Pékin, le « Made in China » s’imposa en quelques années et les économistes libéraux ne voyaient que le triomphe d’une nouvelle et simple forme de « libéralisme autoritaire » en oubliant que la Chine restait, encore et toujours, entre les mains du Parti Communiste et ne cédait rien, politiquement parlant, à l’idéologie de la démocratie occidentale. Mais, lorsqu’il m’arrivait, au détour d’une conversation, de le rappeler, l’on me rétorquait que ce n’était plus vraiment le communisme, que l’on ne pouvait pas se passer de la Chine, que les Chinois étaient désormais bien intégrés dans la mondialisation et que le modèle de société de consommation triomphait en Chine… Bref, la Chine était « acceptable » et la critiquer était faire preuve de « néocolonialisme » ou ne rien comprendre aux réalités économiques ! J’ai constaté alors, sans grande surprise il est vrai, que le libéralisme se conjuguait plus sur le plan économique que politique, et que les mêmes qui me parlaient droits de l’homme, démocratie, liberté (etc.), oubliaient leurs valeurs (du moins les morales, non les financières…) dès que la mondialisation était en jeu ou simplement évoquée…

 

Le résultat est là : la mondialisation capitaliste libérale a nourri le communisme chinois, et les capitalistes ont bien vendu la corde pour les pendre (à moins que ce ne soit nous, les pendus…) ou, du moins, pour les lier à cette Chine qui, aujourd’hui, leur permet d’avoir téléphones, ordinateurs ou panneaux solaires ! Et, malgré tous les remous actuels autour de Taïwan, qui parle de quitter le marché chinois ? Lorsque l’entreprise agroalimentaire Mars Wrigley commet « l’erreur » de parler de Taïwan comme d’un « pays » (c’est-à-dire, selon la définition usuelle, d’un ensemble territorial disposant d’un État souverain et d’une identité nationale, en somme) dans une de ses publicités pour des barres chocolatées, elle se sent obligée, suite aux réactions indignées des internautes chinois, de s’excuser et de rajouter qu’elle « respecte la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Chine », faisant alors fi de l’existence même de Taïwan sans provoquer, étrangement, de réaction particulière de Washington ni des capitales occidentales qui abritent la maison-mère et les filiales du géant Mars Wrigley. Le sommet de l’hypocrisie est atteint quand Snickers Chine (filiale chinoise de Mars Wrigley) publie sur son compte social le message explicite suivant : « Il n’y a qu’une seule Chine dans le monde et Taïwan est une partie inaliénable du territoire chinois » (3) … Nous parlons bien là d’une entreprise états-unienne dont le siège social est en Virginie, aux États-Unis et non à Pékin, et qui vante ses valeurs « libérales » à longueur de communications publicitaires et médiatiques !

 

D’ailleurs, quelle est l’entreprise occidentale, issue du monde libéral (ou se prétendant tel) et vivant de la mondialisation qui se veut tout aussi libérale (n’est-ce pas d’ailleurs là un excès de langage ? La question mériterait, en fait, d’être posée !), qui proteste contre le régime totalitaire communiste, contre les persécutions d’opposants (qu’ils soient catholiques, Tibétains ou Ouïghours musulmans…), contre l’exploitation des travailleurs et les conditions de logement de ceux-ci ? Bien sûr, il y a le respect de la souveraineté de chaque pays, et elle ne doit pas être négligée : cela n’empêche pas de s’inquiéter pour les populations locales et de favoriser, par la stratégie économique de production, d’échange et d’achat, les pays les plus proches du nôtre ou les plus socialement vertueux… Si les nations peuvent le faire, il n’est pas interdit aux consommateurs d’appliquer la même stratégie : « nos emplettes sont nos emplois », disait un slogan d’il y a quelques années, et la formule peut s’entendre aussi sur un plan plus politique et social, voire « humaniste »…

 

 

 

 

(à suivre)

 

 

Notes : (1) : La formule exacte est, selon les traductions existantes : « Les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons », mais elle est attribuée tantôt à Lénine, tantôt à d’autres dirigeants bolcheviques de l’époque de la NEP (années 1920). En fait, lorsque Lénine est censé la prononcer, il s’agit surtout pour lui de faire accepter l’aide alimentaire occidentale pour lutter contre la famine provoquée par les réquisitions abusives de produits agricoles au profit des villes, ou de légitimer la (légère) libéralisation incarnée par la NEP que les plus doctrinaires des bolcheviques considèrent comme un « recul idéologique » inacceptable…

 

(2) : Quand nous parlons des économistes libéraux, nous voulons dire ceux qui mettent à la base de leur idéologie la propriété privée des moyens de production, le libre-échange et, entre autres, la recherche libre et assumée du profit et, au-delà, de la profitabilité, considérant l’argent comme la valeur de détermination de la place dans la société… Cette définition basique n’empêche évidemment pas de la préciser et de la nuancer, et il serait faux de voir dans le courant libéral un ensemble totalement homogène, au-delà des éléments de définition évoqués plus haut : entre un Hayek et un Aron, que de différences malgré l’étiquette commune !

 

(3) : M. Mélenchon a soulevé une véritable tempête de réactions (principalement à gauche, d’ailleurs) l’accusant de complicité avec la dictature communiste pour des propos équivalents ! L’entreprise Mars, elle, n’a pas connu un tel hourvari : au fait, pourquoi ?

 

 

 

 

 

 

07/11/2021

Le libéralisme... Mais de quoi parle-t-on ?

 

Aujourd’hui, la simple évocation du mot « libéralisme » provoque des réactions plus passionnelles que raisonnées : les uns y voient la cause de tous nos malheurs, les autres la solution aux blocages de notre société ou, plus simplement, l’expression politique et économique de la « Liberté ». J’entends les uns et les autres, et il me semble nécessaire de préciser quel sens je donne à ce terme quand il m’arrive de l’employer, cela pour éviter des malentendus sur ce que je pense et sur ce que pourrait être une monarchie sociale, malentendus qui peuvent gêner la bonne compréhension de mes propos et le bon déroulement des débats.

 

 

Si l’on s’en tient à la définition classique, le libéralisme est la théorie, politique et/ou économique, qui place la Liberté au principe de tout et, en particulier, de la vie individuelle comme sociale. En somme, elle peut s’entendre comme une forme d’individualisme étendue à toutes les activités humaines. En fait, dans la réalité, la théorie est souvent « aménagée », limitée même par les données historiques, politiques, économiques et, tout simplement, humaines. Et les penseurs libéraux les plus intéressants (comme Tocqueville ou Aron), d’ailleurs, sont fort conscients des ambiguïtés de cette idéologie mais aussi de la simple évocation du terme…

 

 

Cela étant dit, je reste plus que réservé à l’égard du libéralisme et je fais miennes les critiques que Maurras avance dans le court texte souvent reproduit : « Libéralisme et libertés », dans lequel il s’en prend au libéralisme au nom des libertés plurielles, en particulier dans le domaine économique : « Dans l’ordre économique, la liberté-principe veut que la concurrence des libertés individuelles, d’où le bien doit sortir inévitablement, soit œuvre sacrée. Il n’y a qu’à laisser faire et à laisser passer. Toute intervention de l’Etat ou de la société mérite le nom d’attentat et presque de profanation. Le statut du travailleur doit donc être individuel. Autant par respect pour sa liberté propre que par vénération de la mécanique du monde, l’ouvrier doit respecter les injonctions du décret Le Chapelier et s’interdire sévèrement toute association, corporation, fédération, tout syndicat d’ordre professionnel, de nature à troubler le libre jeu de l’offre et de la demande, le libre échange du salaire et du travail. Tant pis si le marchand de travail est un millionnaire maître absolu du choix entre 10 000 ouvriers : liberté, liberté ! La liberté économique aboutit donc, par une déduction rapide, à la célèbre liberté de mourir de faim. J’oserais l’appeler une liberté négative, abstraite ; mieux : une liberté soustraite. Toute liberté réelle, toute liberté pratique, tout pouvoir libre et certain de conserver sa vie, de soutenir sa force, est refusé à l’ouvrier tant qu’on lui refuse la liberté d’association. » Cette analyse reste d’une étonnante actualité comme me le signalait il y a quelques années un ami revenant de Chine et ayant vu « l’envers du décor » de la croissance chinoise, entre libéralisme économique apparent (et virulent) et idéologie communiste pratique (« le communisme de marché », pourrait-on dire), et comme on peut aussi le lire dans le livre déjà ancien de Philippe Cohen et Luc Richard (dont je conseille vivement la lecture) « La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? ».

 

 

Ma méfiance à l’égard du libéralisme en tant que tel ne signifie donc pas que je sois pour le dirigisme d’Etat ou l’étatisme, véritable tyrannie de l’Etat sur la société et ses citoyens (et d’ailleurs effective dans la Chine de 2021, sous le règne de Xi Jinping, sans que cela semble trop gêner les libéraux autoproclamés en Occident), mais je reste attaché au rôle d’un Etat capable de corriger les excès de l’économie et de garantir les libertés et les droits des travailleurs, qu’ils soient salariés ou indépendants. En somme, je suis pour un juste équilibre entre la libre initiative et l’action protectrice de l’Etat quand elle s’avère, en dernier recours, nécessaire.

 

 

Pour ce qui est du libéralisme politique, sans doute serai-je moins sévère que Maurras à l’égard, non pas tellement du libéralisme proprement dit que de certains penseurs libéraux, ou considérés tels, qu’ils s’agissent des monarchiens de 1789 (partisans de la Monarchie constitutionnelle, voire parlementaire) ou de Constant, Tocqueville, Aron, ou Pierre Manent, un « libéral-conservateur » contemporain fort intéressant. Cela ne signifie nullement que je sois tocquevillien ou aronien, mais seulement que je considère que leur pensée ouvre quelques perspectives qui méritent attention et débat, en particulier face aux formes nouvelles de servitude numérique ou « démocratique ».

 

 

Il est, en particulier, une question que François Huguenin aborde dans son livre « Le conservatisme impossible » paru en 2006 (remanié et republié en 2013, sous le titre « Histoire intellectuelle des droites ») et qui me semble très intéressante, c’est celle du dialogue (inachevé ou manqué ?) entre les « traditionalistes » et les « libéraux » en France, et, question annexe à laquelle il n’est pas encore répondu, celle d’une synthèse (possible ou impossible ?) entre l’Etat monarchique fort et les aspirations libérales… En somme, dans une formule qui peut ne pas être un oxymore, la « Monarchie aronienne » ?

 

 

Cela n’empêcherait nullement une telle monarchie d’être éminemment sociale, justement parce qu’elle hiérarchiserait et différencierait les libertés, enracinant l’esprit de liberté(s) par une plus grande participation des citoyens à la vie sociale locale (communale comme professionnelle) et empêchant la liberté d’être otage de l’Argent, ou d’être « indexée » sur l’Avoir quand elle doit, pour rester positive et bénéfique pour tous, l’être plutôt sur l’Être et les êtres eux-mêmes : en somme, sur la notion de service, et non sur celle, seule, de l’égoïsme individuel (1). « Nous ne sommes pas seuls », et garder en tête cette donnée humaine impose une humilité qui n’est pas l’effacement individuel mais, au contraire, la valorisation de l’effort personnel dans le cadre d’une société qui a tout à gagner des efforts de chacun…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes : (1) : L’égoïsme peut être un moteur de l’initiative individuelle, et méconnaître cette réalité serait négliger la nature humaine. Ce qui importe n’est pas de fabriquer un homme nouveau qui serait insensible et « collectivisé », mais de savoir, lorsque guette la démesure (l’hubris que les Grecs condamnaient), fixer des limites : un peu d’égoïsme peut ne pas nuire, mais trop d’égoïsme serait le risque d’une dissociation sociale au profit de quelques uns et de valeurs trop matérialistes pour ne pas être, en définitive, dangereuses pour l’équilibre social lui-même…

 

 

 

 

27/10/2021

Les physiocrates, ou le libéralisme des grands propriétaires.

 

Suite à la publication de la 3ème partie de la conférence sur les origines de la question sociale en France, plusieurs commentaires sur les réseaux sociaux ont évoqué les physiocrates et le libéralisme, et il me semble utile de préciser quelques éléments sur ce sujet. Bien sûr, ce ne sont que quelques lignes sur un débat qui en mériterait des pages et des livres ! Mais elles permettent d’un peu mieux cerner les données et les idées d’un royalisme social qui, au-delà de son histoire et de ses héritages, attend encore de trouver « la » plume susceptible de lui redonner un fonds théorique et des formes pratiques…  

 

 

Avec la percée des idées des physiocrates (Annexe 1) sous le règne de Louis XV, ce ne sont pas les libertés qui progressent, mais plutôt une conception des libertés qui maximalisent celles-ci dans un sens purement économique et principalement individualiste, et non dans le sens du Bien commun ou du service de tous. L’Individu devient la référence de base des libéraux et la liberté individuelle, la « seule » liberté, de caractère purement privé comme, dans le même temps, la propriété tend à le devenir de plus en plus exclusivement, à rebours de ses formes anciennes et multiples (voire carrément désordonnées…). Du coup, l’entraide n’est plus vraiment « naturelle » aux yeux des physiocrates (comme elle paraissait l’être par l’accent mis sur l’aspect communautaire de la société d’Ancien Régime) mais devient juste un « bon vouloir » des individus, au risque de provoquer un repli sur soi de ceux-ci sur leurs seuls intérêts privés, qui ne se sentent pas « obligés » d’aider autrui, fût-il de leur village ou de leur nation.

 

Non pas que les dits intérêts privés soient condamnables, au contraire, mais quand ils deviennent le seul point d’appréciation de la vie sociale et de fixation des désirs humains, ils mènent droit à l’individualisme asocial, celui de l’indifférence à autrui et à la société en général : le mot fameux de Margaret Thatcher, « La société n’existe pas » (1), résume cette idéologie qui, Dieu merci, reste à l’état inachevé, ne serait-ce que parce que la nature humaine en limite l’application, et cela même si les nouvelles technologies et l’Intelligence Artificielle participent activement et poussent allégrement à cette dislocation de la société en un « champ balkanisé de territoires virtuels », et qu’elles paraissent comme la dernière (mais pas l’ultime) ruse du libéralisme individualiste pour s’imposer totalement, au moins mentalement et sentimentalement. Henri Massis avait répondu par avance au discours simpliste de Mme Thatcher en rappelant que « l’homme est société », tout comme Daniel Defoe dans son Robinson Crusoé nous démontre, à travers son texte, que Robinson est, même très éloigné de toute société, l’héritier de ce qui l’a fait ce qu’il est, c’est-à-dire héritier d’une société qui l’a fait homme (ou, plutôt, personne consciente et libre d’être et d’avoir), homme capable de surmonter les épreuves de (et dans) la solitude par sa formation sociale initiale. Un Robinson amnésique ou « né seul sur une île » n’aurait pas eu beaucoup de chance de survivre longtemps…

 

 

 

 

Annexes : (1) : Dans son ouvrage sur le Catholicisme social, Léo Imbert écrit, à propos des physiocrates du XVIIIe siècle (qui seront vite dépassés par les « industrialistes » du siècle suivant) : « (…) le mouvement des physiocrates (« le gouvernement par la nature ») (…) est avant tout une théorie économique : la terre étant source de toute richesse, l’agriculture est la seule force réellement productive, la seule qui rémunère ses entrepreneurs. (…) A partir de ces postulats, écrit Hubert Méthivier, les physiocrates élaborent un « programme » : […] créer […] un capitalisme agrarien grâce au retour à la terre des nobles et aux partages des communaux car seul un grand domaine bien outillé peut avoir un grand rendement ; abolir les vieux droits collectifs de parcours et de vaines pâtures ; éliminer la petite propriété au profit de gros fermages ; assurer le bon prix, la hausse des denrées agricoles par l’augmentation de la consommation, par la liberté de vente et de circulation qui égalisera les prix par la concurrence et la suppression de toute entrave (monopoles, taxes, octrois, péages, droits de marchés, etc.). Cela suppose un gouvernement converti au laisser faire (…). » A bien lire ce programme, l’on peut constater aisément que c’est, en définitive, celui que la Quatrième puis la Cinquième République tout autant que les institutions du Marché Commun puis de l’Union européenne, ont appliqué, au détriment des petites et moyennes paysanneries, et au profit de grands propriétaires et des multinationales de l’agroalimentaire… Il n’est pas certain que la liberté de la plupart des agriculteurs y ait beaucoup gagné, si ce n’est celle de s’endetter avant que d’être éliminés au profit de structures agricoles de plus en plus grandes et de plus en plus productivistes, au détriment également de l’environnement, des terres comme des paysages, et des estuaires envahis d’algues vertes, conséquences du sur-engraissement chimique des terres et des concentrations de bêtes et de leurs déjections… La liberté de beaucoup a été sacrifiée à celle des « plus gros », dans une logique toute darwinienne ; et c’est la propriété privée qui, en étant renforcée, l’a été selon la même logique, toute libérale mais fort injuste à bien y regarder.

 

 

 

Notes : (1) : En anglais, « There is no such thing as society ».