03.08.2009

Les producteurs de fruits et légumes victimes du libéralisme.

Depuis ce lundi matin, le monde agricole est un peu plus inquiet encore, si cela était possible au regard des nombreuses crises qui le touchent durement depuis quelques temps (crise du lait, problème de l’écoulement des fruits de saison, attitude peu accommodante des grandes surfaces et centrales d’achat, etc.) : les producteurs de fruits et légumes français sont mis en cause par la Commission européenne dans une affaire d’aides versées par l’Etat français entre 1992 et 2002. Ainsi, la Commission de Bruxelles demande le remboursement d’environ 500 millions d’euros, sous peine de condamner la France à lui payer des astreintes financières lourdes.

 

Et pour quelle raison l’Union européenne intervient-elle dans une affaire intérieure ? Une fois de plus, c'est le principe majeur du libéralisme qui est mis en avant par la Commission européenne, c'est-à-dire « la libre concurrence non faussée » (sic, quand on connaît la réalité...) inscrite dans le marbre du droit communautaire de l’UE, pour s'en prendre aux producteurs français à nouveau montrés du doigt et fustigés par tous ceux qui s’en prennent aux « privilégiés » (sic, quand on connaît là encore la situation de ces producteurs !).

 
Soyons clair : ces subventions n'ont pas été volées, loin de là, et il suffit de voir les conditions de travail, de revenus et de vie des agriculteurs pour le constater (à part quelques "gros" qui, eux, n'ont rien à craindre de l'UE...). N’oublions pas que ces aides sont intervenues dans un contexte difficile pour les producteurs français qui devaient faire face à une concurrence fort indélicate des producteurs espagnols et italiens (le coût de la main d’œuvre n’est pas exactement le même de ce côté-ci des Pyrénées et des Alpes, et cela fausse bien des échanges…) et à la pression des grandes surfaces pour vendre moins cher et dégager plus de profits !


La Commission européenne qui s'en prend déjà régulièrement aux produits du terroir et a poussé à une "modernisation" qui a mené au productivisme (il suffit de relire les rapports sur la PAC des années 60-70 pour s’en convaincre, c'est édifiant !) et à l'élimination sur le terrain de millions d'exploitations en Europe (une chanson de Gilles Servat le rapportait déjà très bien dans les années 70 !) poursuit son sale boulot de « libéralisation », politique qui ne favorise que les grands intérêts, cette « fortune anonyme et vagabonde » caractéristique de la globalisation contemporaine : triste, vraiment triste...

 

Mais il est aussi triste de voir l’aplatissement du ministre français de l’agriculture devant les oukases de Bruxelles : où est l’indépendance, la liberté de notre pays et, surtout, son droit de protéger ses fils, paysans ou autres, lorsque ceux-ci sont dans la difficulté ? Décidément, la France mérite mieux que cette République qui passe son temps à trahir ses enfants, ses métiers, ses terroirs

22.07.2009

Crise du lait.

Pendant les vacances, la crise du lait continue, sans émouvoir grand monde et sans que les médias n’y accordent beaucoup d’attention. Pourtant, ce sont des milliers d’éleveurs français, en particulier normands et bretons, qui risquent d’être les premières et principales victimes de cette crise qui révèlent surtout les dangers d’une dérégulation et du « laisser faire, laisser passer » libéral, européen comme mondial.

 

La principale raison avancée par la plupart des économistes et les technocrates bruxellois serait la baisse de la demande, en particulier asiatique et liée au scandale du lait frelaté en Chine, qui affecterait le marché du lait et entraînerait mécaniquement, par le simple jeu des lois du Marché, la baisse des prix des produits laitiers.

 

En fait, il y a là une certaine erreur de perspective : d’abord, si les sommes versées aux producteurs par tonne ne cessent de diminuer (certains parlent de près de 30 % en un an), cette baisse ne se répercute que fort modestement dans la distribution, environ 2 %... Ainsi, le consommateur n’est pas incité à consommer plus et les stocks s’accumulent, provoquant le maintien d’un prix trop bas pour les producteurs, prix qui ne couvre pas le coût de leur production ! Une conséquence encore aggravée par le principe de la négociabilité quasi permanente des prix entre producteurs et distributeurs, permise par la loi Chatel de 2007 et la LME (loi Lagarde, « loi de modernisation économique »), qui ne favorise guère les agriculteurs, c’est le moins que l’on puisse dire !

 

En somme, les éleveurs produisent à perte et s’enfoncent dans l’endettement pour un certain nombre d’entre eux, prisonniers de leurs investissements et de leurs emprunts : ce n’est pas une situation acceptable, d’autant plus qu’elle touche en priorité les petits et moyens éleveurs, les plus fragiles donc au niveau financier. Le problème réside en partie dans les pressions de la grande distribution pour acheter moins cher et augmenter leurs marges de bénéfices : une logique capitaliste assez simple à comprendre mais qui a des conséquences désastreuses sur le tissu social agricole (production et transformation).

 

D’autre part, la Commission européenne, qui a d’ailleurs un peu infléchi son discours ces dernières heures (mais cela sera-t-il autre chose que des propos destinés à « apaiser » les tensions actuelles ?), se situe dans une logique de rentabilité et de libre-échange sans limite véritable, comme le signalent ses propres déclarations sur la « nécessaire restructuration », dont on sait trop bien que cela signifie la fin des petites exploitations au profit de « grands ensembles agroalimentaires », d’exploitations géantes qui sont mieux adaptées aux structures même de la société de grande consommation dans laquelle nous vivons.

 

Alors, que faire ? Dans l’immédiat, sans doute et même si cela ne peut être qu’un moyen temporaire, il serait utile que la Commission européenne rétablisse une véritable régulation du Marché du lait par les quotas laitiers. Mais, il faut surtout repenser les cadres et les liens entre producteurs, transformateurs, distributeurs et consommateurs, mais aussi les modes de production, dans le cadre d’une nouvelle politique agricole et environnementale, en France comme en Europe.

 

En attendant, comme d’autres amis soucieux d’agir au quotidien, je privilégie les achats laitiers (lait et beurre, certes, mais fromages surtout…) chez de petits producteurs présents sur le marché local ou chez mes fromagers traditionnels, et je n’en fais aucun en supermarché, c’est tout simple…

07.07.2009

Non à la généralisation du travail dominical.

J’ai évoqué hier mon désaccord avec la position du président Sarkozy sur la question du travail dominical et je constate que le débat, même en cette période estivale et malgré la surmédiatisation (parfois à la limite de la « religiosité »…) des funérailles de Mickaël Jackson, reste vif et occupe au moins les députés et les politiques, mais aussi inquiète de nombreux employés qui en témoignaient ce matin sur les chaînes de radio. Ce qui m’a marqué, d’ailleurs, c’est le nombre de personnes qui dénonçaient le fait que, en définitive et malgré les discours lénifiants des grandes surfaces, le « volontariat » mis en avant par les promoteurs du « travail dominical » était un leurre… Cela me rappelait la loi Le Chapelier et le décret d’Allarde de 1791 qui, au nom de la « liberté du travail », ont en fait institué un libéralisme qui ne profitait qu’à ceux qui avaient les moyens (matériels) de l’exercer : ce qu’un catholique social allait résumer au XIXe siècle sous la formule : « Le renard libre dans le poulailler libre »…

 

Le quotidien « Le Monde » (mardi 7 juillet 2009) soulignait d’ailleurs lui aussi les ambiguïtés de ce volontariat : « La question du « libre choix » du salarié auquel l’employeur demande de travailler le dimanche reste posée, compte tenu du lien de subordination de l’un à l’autre. » Tous les témoignages des salariés que j’ai entendus allaient dans ce même sens : comment refuser, soit lors d’un entretien d’embauche soit dans l’entreprise elle-même, une telle « demande » alors que c’est l’employeur qui embauche, qui fait les horaires et permet l’avancement de l’employé ? Un des intervenants racontait comment, dans son entreprise de grande distribution, les pressions étaient telles qu’il l’avait, au bout de compte, quittée, contraint et forcé, pour le simple fait qu’il ne voulait pas sacrifier sa vie sociale et familiale…

 

Le royaliste fidèle que je suis se rappelle que, à la fin des années 80, c’est le « cercle Saint-Louis » (cercle qui regroupait les lycéens royalistes du lycée Saint-Vincent de Rennes, sous la houlette de Pierre-Nicolas, aujourd’hui devenu prêtre) qui, le premier dans la ville, avait collé des affichettes pour défendre le caractère particulier (et reposant…) du dimanche : à l’époque, les gens avaient haussé les épaules en nous disant que, à part ce qui était déjà ouvert pour des raisons de nécessité publique ou de tradition (boulangeries, cafés, etc.), voire de mise en valeur du patrimoine, la question ne se posait pas et ne se poserait jamais, et l’on nous affirmait que nous, éternels Cassandre, nous nous alarmions en vain… Comme quoi !

 

A ces quelques lignes, j’adjoins le texte défavorable à la banalisation du travail du dimanche, texte rédigé et publié par le prince Jean de France, Dauphin de ce qui n’est pas encore un royaume… Il parle de « plus haut » que moi mais avec des mots simples et qui me semblent particulièrement justes.

 

 

Tribune du Prince Jean de France :

 

Faut-il généraliser le travail le dimanche ? Évidemment non. Et je constate avec bonheur que bon nombre de Français, quelles que soient leurs convictions, quelles que soient leurs responsabilités, se prononcent contre un projet dont les conséquences seraient économiquement et socialement néfastes.

- économiquement, rien ne permet d’affirmer que cette mesure créera de l’emploi. Il faut redouter, au contraire, qu’elle ne mette en péril les commerces de proximité et de centre-ville, dont beaucoup souffrent déjà de la concurrence de la grande distribution. Il faut aussi redouter que les salariés n’en tirent aucun profit réel et qu’à terme leur pouvoir d’achat n’y gagne rien : tôt ou tard, les entreprises reprendront dans la semaine ce qu’elles auront donné le dimanche.

- Mais surtout cette mesure mettrait en péril l’équilibre des familles, trop négligé par les pouvoirs publics. Elle précipiterait la désagrégation des communautés naturelles et, finalement, de la société en gênant l’organisation d’activités non marchandes essentielles à l’équilibre – et au bonheur – des hommes et des femmes de notre pays : rencontres sportives, manifestations associatives, repas de famille, loisirs culturels, sans omettre les pratiques religieuses.


L’objection que seuls les volontaires pourront travailler le dimanche ne tient pas. Au contraire, les chefs d’entreprise seront incités à privilégier l’embauche de demandeurs d’emploi prêt à travailler le dimanche sur ceux qui ont charge de famille et veulent s’occuper de leurs enfants ce jour-là. C’est la logique économique qui prévaudra sur l’intérêt de la société.


Il existe bien d’autres façons de relancer l’activité économique sans que les Français attachés à leur vie de famille en fassent les frais. Le taux d’occupation des jeunes et des seniors, on le sait, est l’un des plus faibles d’Europe. C’est un gâchis. Voilà un point sur lequel l’Etat doit peser de tout son poids : réformer le système éducatif de sorte que les jeunes convenablement formés qui arrivent sur le marché du travail n’y trouvent pas que des portes closes ; et favoriser l’emploi des « seniors » dont les entreprises se séparent trop souvent après 50 ans alors qu’ils sont à un niveau optimal de compétence et d’expérience.


Mais la question du travail le dimanche – après celle du lundi de Pentecôte – n’est pas seulement une question économique : c’est un choix de civilisation. Ne privons pas les hommes et les femmes de notre pays du droit de se reposer, à l’issue d’une semaine de travail souvent difficile. Ne privons pas les parents et les enfants du bonheur de se retrouver en famille. Ne privons pas les croyants de la faculté de pratiquer leur religion. Ne soumettons pas nos vies à la tyrannie de l’argent-roi et du time is money.

Parce que l’homme est bien plus qu’un consommateur, parce que la vie respecte le travail, mais est aussi bien plus que le travail, sauvons le dimanche.

 

Jean de France.

 

12.01.2009

Le gagneur, figure du libéralisme.

J’ai profité des dernières vacances de Noël pour m’acheter sur la Toile quelques ouvrages utiles pour compléter ma bibliothèque royaliste et, au-delà, politique. Ces jours derniers, la boîte aux lettres recueille quotidiennement ces grosses enveloppes ou ces paquets solidement scotchés qui, une fois ouverts, dévoilent quelques petits trésors dont je suis friand…

Ainsi, ce samedi 10 janvier, avec l’arrivée d’un bel exemplaire, fort bien conservé, de « la revue du siècle », dirigée par le catholique monarchiste Jean de Fabrègues, daté de l’année 1934 et consacré au penseur social René de La Tour du Pin (1834-1924), à l’occasion du centenaire de sa naissance.

Il faudrait citer toutes les pages de l’article de Jean de Fabrègues mais aussi celles de Jean Terral et de Jacques Saint-Germain, car, au-delà du contexte propre à cette époque des années trente, elles restent d’une criante actualité : la question sociale, non seulement n’est pas résolue aujourd’hui mais, même, elle redevient, en ces temps de crise, brûlante. Ce qui est intéressant dans l’approche de La Tour du Pin et de ses jeunes disciples de « la revue du siècle », c’est le fait de poser la question, non pas seulement ni d’abord en termes d’économie, mais d’abord en termes de civilisation, sans en méconnaître l’aspect politique.

« Il a osé rappeler, en un siècle de conformisme bourgeois, que la dignité de l’homme et le souci de son destin sont les premières valeurs, les seules, et que rien ne vaut contre elles. Il a osé dire, dans le silence ou la réprobation, que l’économie dite « libérale » avait livré l’homme enchaîné à la puissance matérielle du capital. » Non, ce ne sont pas les « valeurs démocratiques » que La Tour du Pin et Fabrègues mettent en avant, ces fameuses valeurs qui se contentent souvent d’être l’alibi de la « bonne conscience » de ceux qui, en définitive, ne veulent pas remettre en cause les causes profondes de l’injustice sociale, mais les valeurs éternelles qui reconnaissent en l’homme, non pas un simple consommateur dont il faudrait satisfaire à tout prix « la liberté de consommer », mais un être pensant, souffrant ou satisfait, un être de chair et de sang dont le destin n’est pas de subir mais d’agir, de réfléchir et de décider, avec ses compagnons et dans ses cadres sociaux, en citoyen et en sujet de droit (et non en simple objet de celui-ci…).

Ce rappel de l’éminente dignité de l’homme est, aujourd’hui, encore plus nécessaire quand celle-ci est moquée par cette société dite « libérale » qui abaisse la valeur de l’être à ce qu’il peut consommer ou matériellement posséder, au risque de ne plus voir ce qui différencie l’homme de la « bête à gaver ». La course indigne au profit a valorisé le « gagneur », prêt à tout pour arriver à ses fins et qui fait de la « liberté » un usage sans morale ni conscience, au détriment du « meilleur » pour qui tout n’est pas permis et qui se doit aux autres, qui sait servir et non uniquement se servir, qui a conscience que sa position lui donne plus de devoirs que de droits… Quand le gagneur ne pense qu’en termes de compétitions économiques, de valeurs financières, sonnantes et trébuchantes, le meilleur pense en termes de valeurs humaines, en termes d’honneur et de victoire sans haine ni mépris.

Mais dans notre société matérialiste, quelle chance le message de La Tour du Pin a-t-il d’être entendu et compris ? Et par qui ?

Sans doute la remise en cause du modèle consumériste et individualiste, critique qui pointe désormais au cœur même de notre pays, sous le bitume des métropoles comme sur les bancs des universités, offre-t-elle de nouvelles occasions aux pensées de La Tour du Pin de retrouver une audience parmi une jeunesse qui ne se satisfait plus de courir après un taux de croissance dont, au grand jamais, personne ne sera jamais amoureux…

08.11.2008

Définition et dénonciation maurrassienne du libéralisme.

Ce matin, j’évoquais avec ma classe de 1ère S les « alternatives sociales et politiques au libéralisme », dans le cadre du cours sur les sociétés à l’époque des révolutions industrielles, et j’ai développé la première partie qui portait sur « Traditionalisme et catholicisme social », avant de traiter au prochain cours « les syndicalismes », puis « les socialismes utopiques et le marxisme ». Je débutais cette partie par une tentative de définition du terme même de « libéralisme », en rappelant qu’il n’y avait pas qu’une seule définition ou conception possible, et qu’il fallait se méfier des « réflexes » qui font détester ce terme ou cette idéologie en se fondant sur le seul moment présent et sur les emballements médiatiques qui voient des journalistes brûler ce qu’ils ont hier adoré…

Cela m’a donné l’idée de rééditer la note ci-dessous, rédigée il y a deux ans, dans laquelle j’évoquais déjà ce thème :

 

Aujourd’hui, la simple évocation du mot « libéralisme » provoque des réactions plus passionnelles que raisonnées : les uns y voient la cause de tous nos malheurs, les autres la solution aux blocages de notre société ou, plus simplement, l’expression politique et économique de la « Liberté ». J’entends les uns et les autres, et il me semble nécessaire de préciser quel sens je donne à ce terme quand il m’arrive de l’employer, cela pour éviter des malentendus sur ce que je pense, malentendus qui peuvent gêner le bon déroulement des débats.

Si l’on s’en tient à la définition classique, le libéralisme est la théorie, politique et/ou économique, qui place la Liberté au principe de tout et, en particulier, de la vie individuelle comme sociale. En somme, elle peut s’entendre comme une forme d’individualisme étendue à toutes les activités humaines. En fait, dans la réalité, la théorie est souvent « aménagée », limitée même par les données historiques, politiques, économiques et, tout simplement, humaines. Et les penseurs libéraux les plus intéressants (comme Tocqueville ou Aron), d’ailleurs, sont fort conscients des ambiguïtés de cette idéologie mais aussi de la simple évocation du terme…

Cela étant dit, je reste plus que réservé à l’égard du libéralisme et je fais miennes les critiques que Maurras avance dans le court texte souvent reproduit : « Libéralisme et libertés », dans lequel il s’en prend au libéralisme et au mythe de la « liberté-principe » au nom des libertés plurielles, en particulier dans le domaine économique : « Dans l’ordre économique, la liberté-principe veut que la concurrence des libertés individuelles, d’où le bien doit sortir inévitablement, soit œuvre sacrée. Il n’y a qu’à laisser faire et à laisser passer. Toute intervention de l’Etat ou de la société mérite le nom d’attentat et presque de profanation. Le statut du travailleur doit donc être individuel. Autant par respect pour sa liberté propre que par vénération de la mécanique du monde, l’ouvrier doit respecter les injonctions du décret Le Chapelier et s’interdire sévèrement toute association, corporation, fédération, tout syndicat d’ordre professionnel, de nature à troubler le libre jeu de l’offre et de la demande, le libre échange du salaire et du travail. Tant pis si le marchand de travail est un millionnaire maître absolu du choix entre 10 000 ouvriers : liberté, liberté ! La liberté économique aboutit donc, par une déduction rapide, à la célèbre liberté de mourir de faim. J’oserais l’appeler une liberté négative, abstraite ; mieux : une liberté soustraite. Toute liberté réelle, toute liberté pratique, tout pouvoir libre et certain de conserver sa vie, de soutenir sa force, est refusé à l’ouvrier tant qu’on lui refuse la liberté d’association. » Cette analyse reste d’une étonnante actualité comme me le signalait il y a peu un ami revenant de Chine et ayant vu « l’envers du décor » de la croissance chinoise, et comme on peut aussi le lire dans le livre de Philippe Cohen et Luc Richard (dont je conseille vivement la lecture) « La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? ». Cela ne veut pas dire que je sois pour le dirigisme d’Etat ou l’étatisme, véritable tyrannie de l’Etat sur la société et ses citoyens, mais je reste attaché au rôle d’un Etat capable de corriger les excès de l’économie et de garantir les libertés et les droits des travailleurs, qu’ils soient salariés ou indépendants. En somme, je suis pour un juste équilibre entre la libre initiative et l’action protectrice de l’Etat quand elle s’avère, en dernier recours, nécessaire.

Pour ce qui est du libéralisme politique, sans doute serai-je moins sévère que Maurras à l’égard, non pas tellement du libéralisme proprement dit que de certains penseurs libéraux, ou considérés tels, qu’ils s’agissent des monarchiens de 1789 (partisans de la Monarchie constitutionnelle, voire parlementaire) ou de Constant, Tocqueville, Aron, ou Pierre Manent, un « libéral-conservateur » contemporain fort intéressant. Cela ne signifie que je sois tocquevillien ou aronien, mais seulement que je considère que leur pensée ouvre quelques perspectives qui méritent attention et débat.

Il est, en particulier, une question que François Huguenin aborde dans son livre « Le conservatisme impossible » paru il y a quelques mois et qui me semble très intéressante, c’est celle du dialogue (inachevé ou manqué ?) entre les « traditionalistes » et les « libéraux » en France, et, question annexe à laquelle il n’est pas encore répondu, celle d’une synthèse (possible ou impossible ?) entre l’Etat monarchique fort et les aspirations politiques libérales… En somme, une forme de « Monarchie aronienne » ?

06.10.2008

Crise financière : le libéralisme en difficulté.

La crise financière qui est en train de dérouler ses effets sur les pays occidentaux n’est pas exactement une surprise, et je suis d’autant plus agacé d’entendre, ce dimanche soir encore, des journalistes comme Apathie (sur RTL, au Grand jury) feindre l’étonnement devant les récents événements et l’effondrement d’une part du système financier états-unien et européen : de qui se moque-t-on ?

De multiples avertissements ont, ces dernières années, été lancés, dans une indifférence presque totale, et je n’ai pas été le dernier à évoquer la possibilité d’une crise qui ne soit pas que conjoncturelle mais systémique, même si je ne savais pas quelles formes exactes elle allait prendre, ni quand elle allait survenir. Idem sur le plan géopolitique et militaire, d’ailleurs… 

A force de jouer les éternels Cassandre, rôle ingrat et nécessaire mais qui ne ferme pas forcément la porte à l’espérance, une certaine fatigue teintée d’amertume peut parfois m’envahir : le danger serait de se réfugier dans une sorte de retraite méprisante et désabusée, impolitique et donc totalement négative. Or, faire de la politique, c’est refuser le fatalisme et chercher les voies institutionnelles d’une « sortie de crise », qu’elle qu’en soit le domaine.

Il me semble que l’Etat a un rôle à jouer dans l’économie, non pour la diriger mais pour lui éviter de défaire ce qui doit être préservé, que cela soit l’environnement ou de justes rapports dans la société : le comte de Paris disait jadis que « la mission du Pouvoir est de rendre les gens heureux » et, au-delà d’une formulation qu’il faut, à mon avis, préciser, cela fait sens. J’avoue que, pendant longtemps, une stricte lecture maurrassienne me faisait rechigner à user du terme « bonheur » considéré comme trop moral ou trop vague pour être vraiment autre chose qu’une nuée, une abstraction saint-justinienne qui avait fait tant de mal dans l’Histoire, en particulier durant la Terreur ou au temps de l’Union soviétique… Mais, en fait, lorsque le comte de Paris écrit la formule évoquée, il ne s’agit pas pour lui de parler d’un « mythe » ou d’user d’une facilité de langage, démagogique, mais de rappeler que l’Etat a pour devoir d’assurer le bien-être de ses citoyens ou, du moins, de le préserver du pire, de la défaite ou de la misère, de la toute-puissance des forces économiques et des injustices sociales qui résultent d’une application trop stricte de la « liberté économique », celle du « renard libre dans le poulailler libre » qui oublie les règles de l’équilibre de toute société.

L’Etat français, aujourd’hui encore et malgré la République, est conscient de cette tâche qui lui revient, non seulement de droit mais de devoir et de légitimité, et le président Nicolas Sarkozy, dans son discours de Toulon, rédigé par le gaulliste social Henri Guaino, a pris le contrepied de ce qu’il avait dit quelques semaines auparavant, au risque même de contredire la lettre et l’esprit du traité de Lisbonne dont il se veut le « père » (de façon un peu exagérée, d’ailleurs) et qui est de stricte orthodoxie libérale…

Il est d’ailleurs significatif que les propos récents de M. Guaino (expliquant qu’il ne fallait pas hésiter, en cas de besoin, à passer par-dessus les critères de Maëstricht), après avoir été dénoncés par les caciques de l’UMP le jour même, ont été « adoptés », à peine 48 heures après, par les responsables européens réunis à Paris samedi 4 octobre (jour du 50ème anniversaire de la Constitution française…) et confortés par les diverses annonces des Etats européens ce ouiquende… Pied de nez au libéralisme !

Avoir eu raison trop tôt (mais je n’étais pas le seul, évidemment, à prévenir des risques d’un libéralisme sans garde-fou ni freins) ne me console pas vraiment, parce que, lorsque ce qui est annoncé arrive, c’est encore Cassandre qui est accusée d’avoir attiré le malheur sur la cité et que les retournements de veste, bruyants à défaut d’être complètement sincères, couvrent les paroles des justes augures.

La crise n’est pas finie, et elle n’est qu’une transition, un vaste transfert de richesses des classes moyennes du Nord vers celles, émergentes, de Chine et d’Inde, entre autres, comme je l’ai déjà dit maintes fois, sur ce blogue comme dans des discussions avec mes élèves ou mes collègues : le rôle de Cassandre, aujourd’hui, s’achève, et doit laisser la place aux actions concrètes des Politiques, à ceux à qui il revient de forger les boucliers mais aussi les épées de demain, à ceux qui doivent, l’espérance au cœur, agir pour les générations qui s’annoncent et celles qui sont encore lointaines. Dans son histoire, notre pays a traversé de multiples épreuves, il survivra à cette crise, sans doute : mais, le « mettre en Monarchie » aurait comme vertu d’inscrire le long terme dans l’Etat, élément nécessaire de tout amortissement et de toute résolution de crise et condition de la justice sociale, garantie par la loi nationale plus sûrement que par les règles d’une Union européenne, aujourd’hui percluse de libéralisme comme d’autres le sont de rhumatismes…

28.09.2008

Démagogie et pédagogie.

Je ne suis pas encore allé voir le film « Entre les murs », palme d’or au festival de Cannes au printemps dernier, mais j’en lis quelques critiques dans les journaux et j’entends quelques réactions de spectateurs au sortir du cinéma ou, simplement, de personnes qui en ont vu la bande annonce ou « entendu parler », ce qui ne compte pas pour rien dans la formation d’une « opinion publique »… Cela est d’autant plus intéressant que ce film évoque l’école et ses difficultés à transmettre, à apprendre à des populations de jeunes issus principalement d’une autre culture qui n’est pas précisément « étrangère » mais est celle que l’on peut qualifier de « dominante », celle d’une société de consommation globalisée (ou « mondialisée », dirait-on aujourd’hui). En somme, les enfants de la télé et de la Toile, baignés dans une sorte de sabir « globish » et dans une « décivilisation consumériste » dont ils sont autant les victimes que les vecteurs privilégiés : si je ne les accuse pas, je ne les exonère pas complètement pour autant d’une part de leur responsabilité car, s’ils le voulaient, avec quelques efforts pour sortir des sentiers battus et bien tracés de la pensée dominante, de cette société « distractionnaire » que dénonçait Philippe Muray, ils auraient toute possibilité de cultiver une liberté fondatrice et non cette liberté artificielle qui n’en est que la sinistre caricature, cette pseudo-liberté qui n’est que la forme contemporaine de l’individualisme égotiste et égoïste qui ensauvage les sociétés et détruit les solidarités et les communautés, qui fait table rase du passé historique pour ne pousser qu’à un présentisme horizontal et à une reconstruction artificielle d’un passé « ethno-communautaire », agressif et exclusif…

Ayant enseigné 9 ans dans un collège « difficile » des Mureaux, y avoir connu beaucoup d’échecs mais avoir tenté de ne jamais me décourager parce qu’abandonner c’est, d’une certaine manière, trahir la confiance que certains élèves mettent en nous et en l’école, je peux témoigner que ce n’est pas la démagogie et la flagornerie à l’égard des modes du moment qui permettent de faire progresser les élèves ; ce n’est pas le copinage qui est efficace mais de répondre à ce besoin d’autorité qu’ils ressentent confusément, sachant qu’il est parfois difficile de trouver le bon langage et la bonne attitude sans tomber dans un autoritarisme aussi vain que l’est la démagogie « libertaire »… Comme le fait remarquer Philippe Meirieu, pour une fois (unique ?) bien inspiré, il ne s’agit pas de se mettre au niveau des élèves mais à leur portée, ce qui n’est pas la même chose. Car le savoir n’est pas spontané et l’on ne fera pas l’économie du travail et de l’effort pour apprendre.

Une autre remarque, celle-là sur les effets secondaires du film : beaucoup de nos concitoyens sont marqués par l’une des dernières répliques, l’une des plus fortes et, d’une certaine manière, la plus tragique. C’est une élève qui vient, à la fin de l’année scolaire, parler au professeur et qui lui dit à peu près ceci : « Moi, je n’ai rien appris, monsieur, je ne comprends pas ce que nous faisons, mais je ne veux pas aller en professionnel »… Du coup, j’ai entendu quelques remarques de citoyens contribuables qui disent désormais : « à quoi bon continuer à payer pour des écoles qui ne servent à rien ! ». Ainsi, ce film risque de renforcer le mécontentement des contribuables envers cette école « inefficace » et ces profs « inutiles » : beau résultat !

A croire que M. Bégaudeau est l’allié objectif d’un gouvernement qui, au nom de la lutte (légitime, au demeurant) contre les déficits, prévoit de réduire les moyens actuellement dévolus à l’enseignement en réduisant le nombre d’heures des matières « subsidiaires » comme l’histoire-géographie ou, pire, les langues anciennes, foncièrement inutiles car simplement « culturelles »… Dans une logique purement économique et comptable, qu’importent la culture générale, les lettres et les racines ?

La logique libertaire de M. Bégaudeau rejoint en définitive la logique libérale du gouvernement sarkozien : est-ce si étonnant que cela ?

 

 

26.06.2008

Conférence de Sébastien Lapaque (annonce).

Ce jeudi soir, Sébastien Lapaque vient, à mon invitation (au titre du Cercle Georges Bernanos), présenter son livre intitulé « Il faut qu’il parte » et consacré à dénoncer le libéralisme actuel, cette idéologie négatrice de l’idée de civilisation et de la justice sociale. Cette charge violente contre l’esprit de ceux qui nous gouvernent, contre, en somme, ce règne du « pays légal » déjà fustigé en son temps par Maurras ou Bernanos (de façons ô combien différentes), mérite attention.

 

Ainsi, ce 26 juin, alors que les terrasses seront sûrement envahies par des Versaillais heureux de ces belles et chaudes soirées (enfin !) et des touristes ravis de profiter de la « douceur de vivre » française, c’est au premier étage du café « le Franco-belge » (celui que j’appelle « mon café-bureau »), vers 20 heures, que Sébastien Lapaque prendra la parole : pour ceux qui n’auront pas la possibilité de venir, je prendrai quelques notes qui constitueront un prochain article sur ce blogue.

 

Au-delà de ce livre, je conseille la lecture des autres ouvrages, romans comme essais, de Sébastien Lapaque, en particulier les deux livres sur Georges Bernanos dont il se veut un fidèle disciple et dont il cultive l’héritage intellectuel et politique.

 

08.05.2008

Droite antisociale et Droite sociale.

La Droite libérale française, aujourd’hui hégémonique dans le paysage politique des Droites hexagonales, n’apparaît pas vraiment sociale, pensant, sans doute de façon exagérée, que c’est l’économie qui résoudra tous les problèmes sociaux par ses simples mécanismes d’autorégulation, baptisés « loi du Marché » : bien sûr, je caricature un peu, mais ce qui est certain c’est que cette Droite ne croit plus au Politique et ne pense qu’en termes de rentabilité économique sans se poser la question du coût humain, et il suffit d’écouter les débats sur la radio économique (économiste, aussi…) BFM pour le constater rapidement.

 

Ainsi l’affaire de la carte « famille nombreuse » ou la réduction en catimini des allocations familiales sont plus des ballons d’essai que des « erreurs » comme certains ont tenté de les justifier. D’ailleurs, le discours que l’on entend parfois dans l’entourage de l’UMP prend une tournure de plus en plus antifamilialiste, et il est dommage que Christine Boutin, catholique réputée et ministre du gouvernement Fillon, soit aussi silencieuse sur ce sujet… Quant à la Droite souverainiste, elle est désormais atone et invisible, se contentant de conserver ses quelques rares bastions de Vendée et incapable de récupérer la contestation qui monte dans le pays, pour de bonnes comme pour de mauvaises raisons.

 

Et pourtant ! La Droite ne se limite pas, politiquement, à ce néolibéralisme qui, d’ailleurs, est largement dominant en Union européenne, et déborde tout aussi largement sur les partis socialistes et sociaux-démocrates. Ainsi, le quotidien « La Croix » (édition du mercredi 7, jeudi 8 mai 2008) trace-t-elle le portrait de l’homme politique allemand Jürgen Rüttgers, l’un des barons actuels de la CDU (Union chrétienne démocrate allemande), « qui est en train de s’imposer comme le porte-parole de l’aile sociale » de ce parti conservateur d’outre-Rhin : « Il avait lancé son pavé dans la mare fin avril en assénant dans une interview au quotidien libéral Frankfurter Allgemeine Zeitung : « Celui qui a cotisé régulièrement pour les caisses de retraite trente-cinq ans durant devrait être assuré de percevoir une pension qui soit autre chose que le minimum vital garanti », versé aussi aux chômeurs et aux non-actifs. A quoi bon travailler sinon, laissait-il entendre.

 

Jürgen Rüttgers avait aussitôt reçu une volée de bois vert des ténors de la CDU. On l’accusait de « mettre en cause les principes de l’économie sociale de marché » et de vouloir révolutionner le système de retraite dans lequel le niveau des pensions est strictement proportionnel à celui des cotisations versées pendant la vie active. Mais Angela Merkel a arbitré en sa faveur. 

 

(…) Il avait déjà fait des vagues au congrès de la CDU en 2006 en expliquant que son parti devait rompre avec le « mensonge de base néolibéral » selon lequel « les réductions d’impôts pour les employeurs conduisent automatiquement à la création de nouveaux emplois ». (…)

 

Dans un livre plaidoyer publié en septembre 2007, L’économie de marché doit rester sociale, Jürgen Rüttgers démontait avec vigueur le système capitaliste « à l’anglo-saxonne ». Il s’agrippe, lui, au modèle économique rhénan, d’inspiration chrétienne, « qui fait la balance entre la sagesse économique et la justice sociale et qui est à la base de nos succès ». »

 

Je dois avouer que je retrouve là quelques unes de mes idées qui tendent à concilier une bonne gestion de l’économie et la nécessaire justice sociale, et cela sans tomber dans une démagogie égalitaire que je récuse comme une simple démonstration de « l’envie », au sens le plus sombre du terme, celle-là même que dénonçait Proudhon dans ses écrits.

 

« Social parce que royaliste, royaliste parce que social » : négliger cette formule, dont j’ai fait un principe personnel, serait une erreur, voire une faute. Je n’oublie pas non plus que la justice est le principe par excellence d’une Monarchie royale française dont l’un des symboles est cette « main de justice » remise au roi lors de la cérémonie du sacre : un roi qui oublierait ses devoirs sociaux perdrait une part même de sa légitimité…