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07/11/2021

Le libéralisme... Mais de quoi parle-t-on ?

 

Aujourd’hui, la simple évocation du mot « libéralisme » provoque des réactions plus passionnelles que raisonnées : les uns y voient la cause de tous nos malheurs, les autres la solution aux blocages de notre société ou, plus simplement, l’expression politique et économique de la « Liberté ». J’entends les uns et les autres, et il me semble nécessaire de préciser quel sens je donne à ce terme quand il m’arrive de l’employer, cela pour éviter des malentendus sur ce que je pense et sur ce que pourrait être une monarchie sociale, malentendus qui peuvent gêner la bonne compréhension de mes propos et le bon déroulement des débats.

 

 

Si l’on s’en tient à la définition classique, le libéralisme est la théorie, politique et/ou économique, qui place la Liberté au principe de tout et, en particulier, de la vie individuelle comme sociale. En somme, elle peut s’entendre comme une forme d’individualisme étendue à toutes les activités humaines. En fait, dans la réalité, la théorie est souvent « aménagée », limitée même par les données historiques, politiques, économiques et, tout simplement, humaines. Et les penseurs libéraux les plus intéressants (comme Tocqueville ou Aron), d’ailleurs, sont fort conscients des ambiguïtés de cette idéologie mais aussi de la simple évocation du terme…

 

 

Cela étant dit, je reste plus que réservé à l’égard du libéralisme et je fais miennes les critiques que Maurras avance dans le court texte souvent reproduit : « Libéralisme et libertés », dans lequel il s’en prend au libéralisme au nom des libertés plurielles, en particulier dans le domaine économique : « Dans l’ordre économique, la liberté-principe veut que la concurrence des libertés individuelles, d’où le bien doit sortir inévitablement, soit œuvre sacrée. Il n’y a qu’à laisser faire et à laisser passer. Toute intervention de l’Etat ou de la société mérite le nom d’attentat et presque de profanation. Le statut du travailleur doit donc être individuel. Autant par respect pour sa liberté propre que par vénération de la mécanique du monde, l’ouvrier doit respecter les injonctions du décret Le Chapelier et s’interdire sévèrement toute association, corporation, fédération, tout syndicat d’ordre professionnel, de nature à troubler le libre jeu de l’offre et de la demande, le libre échange du salaire et du travail. Tant pis si le marchand de travail est un millionnaire maître absolu du choix entre 10 000 ouvriers : liberté, liberté ! La liberté économique aboutit donc, par une déduction rapide, à la célèbre liberté de mourir de faim. J’oserais l’appeler une liberté négative, abstraite ; mieux : une liberté soustraite. Toute liberté réelle, toute liberté pratique, tout pouvoir libre et certain de conserver sa vie, de soutenir sa force, est refusé à l’ouvrier tant qu’on lui refuse la liberté d’association. » Cette analyse reste d’une étonnante actualité comme me le signalait il y a quelques années un ami revenant de Chine et ayant vu « l’envers du décor » de la croissance chinoise, entre libéralisme économique apparent (et virulent) et idéologie communiste pratique (« le communisme de marché », pourrait-on dire), et comme on peut aussi le lire dans le livre déjà ancien de Philippe Cohen et Luc Richard (dont je conseille vivement la lecture) « La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? ».

 

 

Ma méfiance à l’égard du libéralisme en tant que tel ne signifie donc pas que je sois pour le dirigisme d’Etat ou l’étatisme, véritable tyrannie de l’Etat sur la société et ses citoyens (et d’ailleurs effective dans la Chine de 2021, sous le règne de Xi Jinping, sans que cela semble trop gêner les libéraux autoproclamés en Occident), mais je reste attaché au rôle d’un Etat capable de corriger les excès de l’économie et de garantir les libertés et les droits des travailleurs, qu’ils soient salariés ou indépendants. En somme, je suis pour un juste équilibre entre la libre initiative et l’action protectrice de l’Etat quand elle s’avère, en dernier recours, nécessaire.

 

 

Pour ce qui est du libéralisme politique, sans doute serai-je moins sévère que Maurras à l’égard, non pas tellement du libéralisme proprement dit que de certains penseurs libéraux, ou considérés tels, qu’ils s’agissent des monarchiens de 1789 (partisans de la Monarchie constitutionnelle, voire parlementaire) ou de Constant, Tocqueville, Aron, ou Pierre Manent, un « libéral-conservateur » contemporain fort intéressant. Cela ne signifie nullement que je sois tocquevillien ou aronien, mais seulement que je considère que leur pensée ouvre quelques perspectives qui méritent attention et débat, en particulier face aux formes nouvelles de servitude numérique ou « démocratique ».

 

 

Il est, en particulier, une question que François Huguenin aborde dans son livre « Le conservatisme impossible » paru en 2006 (remanié et republié en 2013, sous le titre « Histoire intellectuelle des droites ») et qui me semble très intéressante, c’est celle du dialogue (inachevé ou manqué ?) entre les « traditionalistes » et les « libéraux » en France, et, question annexe à laquelle il n’est pas encore répondu, celle d’une synthèse (possible ou impossible ?) entre l’Etat monarchique fort et les aspirations libérales… En somme, dans une formule qui peut ne pas être un oxymore, la « Monarchie aronienne » ?

 

 

Cela n’empêcherait nullement une telle monarchie d’être éminemment sociale, justement parce qu’elle hiérarchiserait et différencierait les libertés, enracinant l’esprit de liberté(s) par une plus grande participation des citoyens à la vie sociale locale (communale comme professionnelle) et empêchant la liberté d’être otage de l’Argent, ou d’être « indexée » sur l’Avoir quand elle doit, pour rester positive et bénéfique pour tous, l’être plutôt sur l’Être et les êtres eux-mêmes : en somme, sur la notion de service, et non sur celle, seule, de l’égoïsme individuel (1). « Nous ne sommes pas seuls », et garder en tête cette donnée humaine impose une humilité qui n’est pas l’effacement individuel mais, au contraire, la valorisation de l’effort personnel dans le cadre d’une société qui a tout à gagner des efforts de chacun…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes : (1) : L’égoïsme peut être un moteur de l’initiative individuelle, et méconnaître cette réalité serait négliger la nature humaine. Ce qui importe n’est pas de fabriquer un homme nouveau qui serait insensible et « collectivisé », mais de savoir, lorsque guette la démesure (l’hubris que les Grecs condamnaient), fixer des limites : un peu d’égoïsme peut ne pas nuire, mais trop d’égoïsme serait le risque d’une dissociation sociale au profit de quelques uns et de valeurs trop matérialistes pour ne pas être, en définitive, dangereuses pour l’équilibre social lui-même…

 

 

 

 

27/10/2021

Les physiocrates, ou le libéralisme des grands propriétaires.

 

Suite à la publication de la 3ème partie de la conférence sur les origines de la question sociale en France, plusieurs commentaires sur les réseaux sociaux ont évoqué les physiocrates et le libéralisme, et il me semble utile de préciser quelques éléments sur ce sujet. Bien sûr, ce ne sont que quelques lignes sur un débat qui en mériterait des pages et des livres ! Mais elles permettent d’un peu mieux cerner les données et les idées d’un royalisme social qui, au-delà de son histoire et de ses héritages, attend encore de trouver « la » plume susceptible de lui redonner un fonds théorique et des formes pratiques…  

 

 

Avec la percée des idées des physiocrates (Annexe 1) sous le règne de Louis XV, ce ne sont pas les libertés qui progressent, mais plutôt une conception des libertés qui maximalisent celles-ci dans un sens purement économique et principalement individualiste, et non dans le sens du Bien commun ou du service de tous. L’Individu devient la référence de base des libéraux et la liberté individuelle, la « seule » liberté, de caractère purement privé comme, dans le même temps, la propriété tend à le devenir de plus en plus exclusivement, à rebours de ses formes anciennes et multiples (voire carrément désordonnées…). Du coup, l’entraide n’est plus vraiment « naturelle » aux yeux des physiocrates (comme elle paraissait l’être par l’accent mis sur l’aspect communautaire de la société d’Ancien Régime) mais devient juste un « bon vouloir » des individus, au risque de provoquer un repli sur soi de ceux-ci sur leurs seuls intérêts privés, qui ne se sentent pas « obligés » d’aider autrui, fût-il de leur village ou de leur nation.

 

Non pas que les dits intérêts privés soient condamnables, au contraire, mais quand ils deviennent le seul point d’appréciation de la vie sociale et de fixation des désirs humains, ils mènent droit à l’individualisme asocial, celui de l’indifférence à autrui et à la société en général : le mot fameux de Margaret Thatcher, « La société n’existe pas » (1), résume cette idéologie qui, Dieu merci, reste à l’état inachevé, ne serait-ce que parce que la nature humaine en limite l’application, et cela même si les nouvelles technologies et l’Intelligence Artificielle participent activement et poussent allégrement à cette dislocation de la société en un « champ balkanisé de territoires virtuels », et qu’elles paraissent comme la dernière (mais pas l’ultime) ruse du libéralisme individualiste pour s’imposer totalement, au moins mentalement et sentimentalement. Henri Massis avait répondu par avance au discours simpliste de Mme Thatcher en rappelant que « l’homme est société », tout comme Daniel Defoe dans son Robinson Crusoé nous démontre, à travers son texte, que Robinson est, même très éloigné de toute société, l’héritier de ce qui l’a fait ce qu’il est, c’est-à-dire héritier d’une société qui l’a fait homme (ou, plutôt, personne consciente et libre d’être et d’avoir), homme capable de surmonter les épreuves de (et dans) la solitude par sa formation sociale initiale. Un Robinson amnésique ou « né seul sur une île » n’aurait pas eu beaucoup de chance de survivre longtemps…

 

 

 

 

Annexes : (1) : Dans son ouvrage sur le Catholicisme social, Léo Imbert écrit, à propos des physiocrates du XVIIIe siècle (qui seront vite dépassés par les « industrialistes » du siècle suivant) : « (…) le mouvement des physiocrates (« le gouvernement par la nature ») (…) est avant tout une théorie économique : la terre étant source de toute richesse, l’agriculture est la seule force réellement productive, la seule qui rémunère ses entrepreneurs. (…) A partir de ces postulats, écrit Hubert Méthivier, les physiocrates élaborent un « programme » : […] créer […] un capitalisme agrarien grâce au retour à la terre des nobles et aux partages des communaux car seul un grand domaine bien outillé peut avoir un grand rendement ; abolir les vieux droits collectifs de parcours et de vaines pâtures ; éliminer la petite propriété au profit de gros fermages ; assurer le bon prix, la hausse des denrées agricoles par l’augmentation de la consommation, par la liberté de vente et de circulation qui égalisera les prix par la concurrence et la suppression de toute entrave (monopoles, taxes, octrois, péages, droits de marchés, etc.). Cela suppose un gouvernement converti au laisser faire (…). » A bien lire ce programme, l’on peut constater aisément que c’est, en définitive, celui que la Quatrième puis la Cinquième République tout autant que les institutions du Marché Commun puis de l’Union européenne, ont appliqué, au détriment des petites et moyennes paysanneries, et au profit de grands propriétaires et des multinationales de l’agroalimentaire… Il n’est pas certain que la liberté de la plupart des agriculteurs y ait beaucoup gagné, si ce n’est celle de s’endetter avant que d’être éliminés au profit de structures agricoles de plus en plus grandes et de plus en plus productivistes, au détriment également de l’environnement, des terres comme des paysages, et des estuaires envahis d’algues vertes, conséquences du sur-engraissement chimique des terres et des concentrations de bêtes et de leurs déjections… La liberté de beaucoup a été sacrifiée à celle des « plus gros », dans une logique toute darwinienne ; et c’est la propriété privée qui, en étant renforcée, l’a été selon la même logique, toute libérale mais fort injuste à bien y regarder.

 

 

 

Notes : (1) : En anglais, « There is no such thing as society ».

 

 

 

03/07/2021

La Monarchie est-elle de gauche ?

 

« La Monarchie est-elle de gauche ? » : cette question m’a été posée il y a peu par un interlocuteur inquiet d’entendre le vieux royaliste que je suis parler de justice sociale, et il croyait y discerner une dérive gauchiste qui, je le garantis ici une fois de plus, n’existe pas, ni en théorie ni en pratique. Mais cette question mérite néanmoins réponse et nécessite quelques rappels pour éviter tout malentendu. Avant toute chose, rappelons que les engagements royalistes n’engagent pas, strictement, la Monarchie elle-même, cette dernière étant le régime à atteindre et dont les applications concrètes dépendent aussi, au-delà des fondements et des valeurs qu’elle incarne, du moment et des hommes. En cela, déjà, la question des étiquettes applicables au régime politique apparaît comme hasardeuse, et la République elle-même le prouve chaque jour : si la Monarchie était installée aujourd’hui dans notre pays, comme pour la République contemporaine, la question même d’une quelconque étiquette partisane ne se poserait pas, alors qu’elle peut légitimement se poser pour les royalistes (et les royalismes) eux-mêmes, tout comme elle se pose pour les partisans de la République.

 

En fait, ce sont surtout les adversaires de la Monarchie qui sont les plus pressés à lui apposer une étiquette, par facilité plus que par discernement. Quels sont alors les arguments qui en feraient, ainsi, un régime « de gauche » ? D’abord la propension des rois de France, selon certains, à vouloir évoquer la raison d’État comme la justice (terme auquel le roi Louis XVI, en 1784, accolera le qualificatif de « sociale » dans un sens anti-féodal…) plutôt que la seule liberté économique, et à s’en prendre aux grandes fortunes, comme n’hésiteront pas à le faire, de façon parfois brutale, Charles VII avec Jacques Cœur et Louis XIV avec Nicolas Fouquet. Ensuite, l’intervention directe de l’État royal (certains diraient « l’interventionnisme ») dans l’économie par la fondation et le soutien à de grandes entreprises considérées comme stratégiques pour l’action de l’État et le prestige (et la puissance) de la France, comme du temps de Louis XIV et de son ministre Colbert. Enfin, les efforts de la Monarchie de l’après-Révolution pour limiter la « liberté économique » par quelques lois rétablissant des droits sociaux pour le monde ouvrier comme pour le monde artisan au détriment du « libéralisme sans frein » adoubé par la Révolution de 1789 et légalisé par les lois d’Allarde et Le Chapelier de 1791 : ainsi, le roi Louis XVIII rétablit le repos du dimanche dès 1814, pour le plus grand bonheur des travailleurs auxquels l’empereur Napoléon avait refusé ce même repos sur toute la journée, dans une logique franklinienne (« le temps, c’est de l’argent ».) dont il était le serviteur zélé… Sans oublier les textes sociaux du comte de Chambord (« Lettre sur les ouvriers », 1865) et du comte de Paris comme « Le Prolétariat » publié en 1937, qui ont valu à leurs auteurs des qualificatifs parfois peu aimables de la part de politiciens républicains libéraux, jusqu’à traiter le dernier nommé de « prince rouge ».

 

A bien y regarder, ce qui ferait de la Monarchie selon ses adversaires un régime « de gauche », c’est son aspect social, aussi imprécis que soit ce qualificatif : mais être favorable à la justice sociale et à la justice tout court (symbolisée par la main  de justice, attribut du roi qui lui est remis lors de la cérémonie du sacre) ; considérer qu’elle est un élément majeur de l’équilibre et de l’harmonie des société et que le bien commun et celui de l’État valent plus que les seuls profits de quelques uns ; pratiquer le « politique d’abord » au lieu de céder aux sirènes du « tout-économique » ;… Non, ce n’est pas « de gauche », et, historiquement, c’est même éminemment royal ! Le méconnaître serait oublier le sens et la portée de la Monarchie en France qui s’est construite contre, ou au-delà, des féodalismes de toute forme, remplaçant le suzerain par le souverain.

 

Et demain ? Une instauration royale en France ne pourra négliger la question sociale : si elle se contentait de n’être que « morale » ou de « restaurer » une forme institutionnelle juste bonne à « inaugurer les chrysanthèmes », elle se priverait d’un enracinement social qui, dans l’histoire, fut longtemps sa marque de fabrique et son « assurance-vie », et qui pourrait lui donner aussi un rôle particulier dans une mondialisation qui a besoin d’un modèle social fort et susceptible de présenter une alternative à un libéralisme devenu trop souvent synonyme de démesure et d’injustices sociales. Le royaliste Maurice Pujo, au début du XXe siècle, expliquait que la Monarchie serait populaire ou, sinon, qu’elle ne serait pas, tout simplement : en disant cela, il ne faisait pas acte de gauchisme, mais rappelait l’obligation de justice de la Monarchie « ré-instaurée » à l’égard du monde du travail et du pays réel, celle qui en fait « le régime le plus social possible sans être politiquement socialiste »…